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Chapitre IV


-          Marek!
La caverne était maintenant emplie d'un noir d'encre. Naïa trouva à tâtons l'homme qu'elle venait d'appeler. Elle vérifie son pouls… il vit encore.
-          Marek ?! Marek, réveille-toi! cria-t-elle en le secouant.
Mais la victime n'eut aucune réaction.
-          Ah, je savais que ça finirait mal ! Pourquoi les hommes n'écoutent-ils jamais rien !? désespéra Naïa.
Elle attrapa Marek et essaya de le hisser sur son dos. Elle y arriva à grand-peine et fléchit sous son poids. Comment allait-elle pouvoir le porter jusqu'à la sortie, dans le noir qui plus est ?
Quoique, la nuit s'était peu à peu dissipée aux yeux de notre héroïne. Elle trouva assez facilement le passage qui menait au lac. Mais après quelques mètres au dehors, Naïa s'effondra sous l'effort.
Elle ferma les yeux pour se concentrer, respirant rapidement, le front contre la pierre froide et humide de la grotte. Le bruit des gouttes sembla disparaître une seconde, puis Naïa reprit courage et se releva. Au bout d’une pénible ascension, elle remarqua alors un rayon de lumière qu’elle suivit avidement.
Enfin dehors, aveuglée par le soleil, elle fit un gros effort pour ne pas balancer Marek à terre (après s'être donné tant de mal pour le sortir de là, il n'aurait pas fallu qu'il se blesse). Elle le déposa donc doucement sur son cheval, avant de s'effondrer elle-même sur la roche. Elle ne devait pas traîner, il fallait amener Marek chez un guérisseur au plus vite. Son état lui étant inconnu elle ne voulait pas risquer la vie de son… de son… et puis zut elle ne pouvait pas penser être ami avec un homme si… si… Vite, le temps presse.
Naïa se releva, but une grosse gorgée d'eau et monta sur Opale, tenant la bride de la monture de Marek, elle s'avança dans la forêt.
Mais où allait-elle trouver un guérisseur, qui ne savait pas qu'une jeune fille rousse était recherchée ? Y avait-il une prime pour sa capture ?
 
***
 
La journée était bien avancée, et Naïa se trouvait toujours dans la forêt bordant la falaise, de peur d'être reconnue si elle en sortait. Avec un peu de chance Marek allait se réveiller, il n'avait pas l'air d’être blessé. Ou peut être pourrait-elle le soigner avec les quelques plantes qu'elle connaissait… Soudain, au détour du chemin, Naïa aperçut une femme au milieu de la végétation morte. Sans savoir pourquoi, Naïa ne fut ni effrayée, ni surprise. Elle se contenta de dévisager la femme.
Elle était petite, ses cheveux châtain en bataille, de grosses lunettes rondes prenant la moitié de son visage, grossissant son regard vide. Elle portait un accoutrement étrange : un pantalon bouffant, qui pouvait aisément passer pour une jupe, et une chemise blanche immaculée, attachée par des boutons de la même couleur sur le coté gauche, et dont le col remontait sur le cou – pour vous lecteur, qui vivez dans notre monde, je pourrais vous dire que cette chemise ressemble grandement à une blouse de médecin d'hôpital psychiatrique, mais s'arrêtant à la taille.
Quelques clignements d'œil plus tard, la femme se rendit compte de la présence de Naïa. Elle sursauta alors, et après avoir ouvert grand les yeux pour exprimer son étonnement, elle s'enfuit affolée à travers les bois. Naïa, sans réfléchir, partit à sa suite le plus vite possible, ralentie par les branchages.
-          Attendez ! S'écria-t-elle.
Cependant l'apparition continuait à courir à une vitesse ahurissante, évitant les arbres et les racines avec une agilité surnaturelle. Naïa la suivait bon grés mal grés dans les fourrés montée sur Opale et tenant Marek sur son cheval. Au bout d'une dizaine de minutes, juste avant de la perdre complètement de vue, la femme avait conduit Naïa dans une jolie clairière où se trouvait une petite chaumière, d'une architecture quelque peu surprenante. 
Alors Naïa se figea net. Non pas à la vue de cette maison atypique mais parce que la femme venait de passer au travers du mur de celle-ci !
Après s’être remise du choc, Naïa recommença à bouger. Elle avança lentement vers la bâtisse, et en fit le tour. Ses murs étaient recouverts d’objets, d’os, de coquillages… Enormément surchargée on aurait dit qu’elle allait s’effondrer à tout moment. Le toit en chaume était surmonté d’une énorme cheminée d’où s’échappait une étrange fumée verte. La jeune femme décida, alors que tout la poussait à rebrousser chemin et à trouver un moyen de guérir Marek, d’entrer dans cette maison…
 
***
 
Une odeur de plantes sauta au nez de Naïa. Dans la chaumière, constituée d’une seule pièce, régnait une atmosphère étouffante. Pas seulement à cause du bouillon de plantes qui chauffait au-dessus du foyer et qui emplissait l’air d’une forte odeur acre, mais aussi par l’encombrement de la salle qui croulait sous les livres, ustensiles de distillation, pots en verre remplis de substances non identifiées, parchemins… Et parce que tous les lourds rideaux étaient tirés installant une semi obscurité rougeâtre.
Au milieu de tout ce fatras, se trouvait la femme de la forêt. Elle était assise en tailleur, les mains sur les genoux et les yeux fermés.
Naïa avança prudemment vers cet être et s’accroupit pour la dévisager, elle tendit le bras et frôla le visage de la femme. Aussitôt, celle-ci sauta sur ses pieds et recula, trébucha sur une pile de livres, tomba en arrière pour se relever en percutant la table faisant tomber des instruments en verre qui se brisèrent sur le coup.
-          Aaaah ! Par Muon et La Rousse ! Mais… mais… mais que faites-vous ici !? C'est… c'est …. impossible!
La femme, affolée, quitta ses grosses lunettes, les remit, les retira, les remit, les enleva de son nez une fois de plus pour les nettoyer et les remettre aussitôt. Elle fut alors encore plus désemparée et jetait des regards en tous sens comme si Naïa allait disparaître d'un seul coup. Pfffu!
-          Pardonnez-moi, fit Naïa confuse. Je ne voulais pas vous déranger, et encore moins vous faire peur… Je vais vous laisser… Naïa allait tourner le dos, avant de se reprendre. Dites, je dois avoir rêvé, avec le soleil et tout vous savez… Je… je me sent vraiment bête de demander ça… mais… Vous êtes bien passer à travers le mur, non ?
La femme ne changea pas de comportement, s'efforçant d'éviter de croiser les yeux de Naïa.
-          Bon c'est pas grave laissez tomber… dit elle en passant la porte.
           
Il y avait apparemment beaucoup de gens bizarres, et notre belle rousse ne voulait pas perdre de temps précieux avec une folle. Elle sortit et entendit marmonner derrière elle :
-          C'est impossible ! Tout bonnement impensable ! Les particules du plan paradoxal ne peuvent se propager dans le plan fixe… Im-po-ssible!... A moins que… Non, non ! Les particules paradoxales sont indétectables aux sens humain. Mais alors comment… Il faut que j'en ai le cœur net !
Folle était peut-être un mot un peu trop faible… Naïa se dirigeait vers Opale et se préparait à partir quand la femme, les cheveux de plus en plus en bataille et ses lunettes glissant de son visage en sueur, se précipita à l’extérieur :
-          Vous faites partie du plan fixe ? lança-t-elle hésitante.
-          Euh… Quoi ?
-          Je veux dire… Possédez-vous un corps matériel ?
-          Euh, oui. Enfin je crois, répondit Naïa de plus en plus pressée de partir.
-          Mais vous avez aperçu mon paradoxe dans la forêt ?
-          Votre para-quoi? s'exaspéra Naïa.
-          Est-ce que vous m'avez vu dans les bois ? s'impatienta visiblement la femme, qui semblait perdre la tête à vue d'œil.
-          Bien sûr que oui, puisque vous y étiez ! Maintenant, excusez-moi, mais j'ai des problèmes à régler autrement plus importants.
Sur ces dernières paroles elle monta en selle. Le visage de la femme devint énigmatique, on aurait dit qu'elle était en proie à une réflexion intense. Elle leva les yeux au ciel, mit le bout de son  index dans sa bouche et continua à marmonner. Naïa aussi leva les yeux, mais pour signifier son agacement.
-          Votre ami n'a pas l'air d’aller bien… fit laconiquement la femme sortant de sa concentration.
-          Non vous croyez !? s'exclama Naïa montrant le corps sans vie de Marek. Je me disais aussi qu'il était plus mou que d'habitude depuis ce matin.
-          Oui… Je crois qu'il a un problème… dit la femme les yeux fixés sur Marek.
Naïa voulu répliquer, mais cela n'aurait servit à rien. La folle s'approcha prudemment du malade, et se mit à le palper d'une manière étrange : elle lui prit la tête, lui souleva les paupières, lui toucha le front du bout de l’index et les lobes des oreilles.
-          Mais… Il dort ! S'exclama-t-elle comme si elle eut crié "Eurêka !".
-          Vous êtes sûre ? continua Naïa au bout de l'exaspération. Vous croyez que c'est pour ça qu'il ne veut plus me parler ?
-          Jeune fille, arrêtez avec votre ironie. Il faut partir des choses qui semblent évidentes pour arriver à la solution. Car si nous partions des choses que l'on ne comprend pas, pour parvenir à des solutions incompréhensibles, où conduirions-nous le monde !
-          Euh… Oui, d'accord, je comprends. Maintenant pouvez vous me dire ce qu'il a exactement ? interrogea Naïa d’un ton se voulant un peu plus agréable.
-          Qu'a-t-il fait avant de sombrer dans le sommeil ?
-          On se trouvait dans une grotte, et il y avait cette boule lumineuse, je lui ai dit de ne pas…
-          Il y avait une boule de feu ? demanda interloquée la femme.
-          Non. Une espèce de sphère lumineuse, ce n'était pas du feu.
-          Et comment brillait cette boule, dans ce cas ? s'enquit la folle.
-          Rouge, jaune… dans ces couleurs.
-          Intéressant… très très intéressant… (Elle se remit en position de réflexion). Et vous dites qu’il n’y avait aucune combustion ?
-          Non mais ça va pas dans votre tête, ou quoi !? Mon ami est endormi depuis qu'il a touché cet objet et vous vous trouvez ça intéressant. Je perds mon temps…
Naïa saisit la bride de Tornado (le cheval de Marek) et reprit son chemin.
-          Montrez-moi cet artéfact, s'il vous plaît, réclama la femme en tendant la main.
-          Il n'y a vraiment que ça qui vous préoccupe ! Un objet lumineux ! La vie d'un homme vous est totalement égale ! Vous n'êtes qu'une…
-          Comment voulez-vous que je guérisse votre ami, si je ne peux pas examiner la chose qui lui a fait du mal ? rétorqua la femme la voix empreinte de sagesse.
Naïa la dévisagea se demandant si cette personne était une folle ou un sage. Peut-être était-ce de la sage folie…
-          Vous savez guérir ?
-          Cela m’arrive oui. Montrez-moi l’objet s’il vous plaît.
-          Mais… je ne l'ai pas, fit Naïa. Je n'ai pas voulu toucher à cette sphère, elle dégageait une aura mystérieuse, sûrement dangereuse…
-          Les choses que l'on ne comprend pas ne sont pas forcément mauvaises, jeune fille !
La femme la regarda dépité et se laissa tomber en tailleur la tête dans les mains, les yeux fixant l'horizon.
-          La Rousse, que faire en un tel instant ? Pourrait-on déduire les causes des conséquences ? Comment savoir si c'est son paradoxe ou son fixe qui a été touché par l’artefact ?...
Elle continua à réfléchir, parlant à la déesse des érudits. Naïa n'avait jamais vu une personne aussi bizarre, pourtant elle sentait qu'elle pouvait avoir confiance. De toute façon, quel autre choix avait elle ?
-          Excusez-moi, dit-elle. Mais puis-je vous demander votre nom ?
-          Je me nomme : Roueloïna Tedana Jokis De Mirande, répondit-elle sans lever les yeux.
Naïa ne fut pas une seconde surprise par la complexité du nom de cette femme, il lui allait d’ailleurs très bien.
-          Euh… Roueloïna est votre prénom ? Préférez-vous que je vous appelle madame De Mirande ?
-          Roueloïna Tedana Jokis De Mirande ne compose que mon prénom. Je vous fais grâce de mon nom, car il faut un bon quart d'heure pour le dire en entier.
Naïa en resta la bouche bée.
-          Mais nommez-moi comme bon vous semble, le nom ne fait pas les choses…
-          D'accord… Je… Roueloïna… Si je vous rapporte l'artéfact croyez-vous pouvoir aider mon… cet homme ?
-          J'aurais plus de chance avec que sans, répondit-elle simplement.
-          Alors je laisse Marek à vos bons soins. Moi je vais chercher la sphère.
Naïa fit faire demi-tour à Opale et s'apprêta à s'élancer sur le chemin, elle se retourna au dernier moment :
-          Roueloïna ? Qui êtes-vous ? Vous me semblez … mmmh… étrange, êtes-vous guérisseuse ?
-          Entre autres, fit-elle en se relevant.
-          Entre autres, quoi ? Je… j’ai l’impression qu’il y a quelque chose comme… magique en vous…
-          Magique !? Bons dieux non ! Ma chère, si vous ne l'aviez pas encore remarqué, je suis une femme de Sciences !
 
***
 
-          Vik' ! Tu vois quelque chose ?
-          Non, maître. Il fait trop sombre.
-          Tu ne sais pas lire une carte, tu ne parles pas de langue étrangère, tu n'as même pas la faculté de voir dans le noir ! Mais à quoi sers-tu mon bon Vik' ?! s'exaspéra le chevalier.
-          Pardon, monseigneur. Je ne suis que de piètre utilité. Mais mon désir de vous servir est de loin le plus noble que vous puissiez trouver. Toutes mes excuses…
-          Ça va Vik'. Quelques futilités ne me sépareront pas d’un si bon compagnon que toi. Mais peux-tu au moins me dire si c'est la bonne caverne ?
-          Il y règne une grande humidité. Il est bien possible que le lac que la voyante nous a décrit s'y trouve. Mais il faudrait descendre, avec de la lumière ce serait mieux…
Le chevalier de Richter se tenait fièrement sur son cheval blanc, aux élégantes boucles blondes, près d'une crevasse, dans la falaise entourée de forêt.
Dans la roche, il y avait un passage, où Vik' s'était introduit. Il se trouvait maintenant debout devant Sir Holric, attendant la décision du maître.
-          Très bien. Puisque la voyante nous a dit que nous trouverions une grande aide dans cette grotte, alors nous descendrons.
Sous le dur soleil de l'après midi, le noble posa pied à terre. Il prit la torche sur le flanc de sa monture, et alla rejoindre son écuyer. Pendant que celui-ci s'occupait de faire du feu, le chevalier se débarrassa de sa veste bleue roi richement ornée, qui le gênerait sûrement pour ce périple, et qu'il ne voulait pas abîmer dans cette grotte froide et humide.
Dès que la torche fut embrasée, Vik' s'engagea dans le passage à quatre pattes. Sir Holric, rechigna à devoir adopter cette position. Il se demanda de quoi il aurait l'air devant sa belle demoiselle en détresse avec un pantalon poussiéreux et ses beaux cheveux en broussaille. Que penserait elle de lui ? Qu'il aurait subit le pire pour la délivrer, sans nul doute ! Sur cette dernière pensée, il se jeta à genoux pour suivre Vik'.
 
La pénombre les enveloppa, ainsi que le silence et le froid de mort qui régnaient dans la caverne. Seule l'eau, élément sans vie, battait le rythme du temps dans cet univers de roches calcaires. Le chevalier et son compagnon, s'enfoncèrent dans les entrailles de la Terre… Au bout d'un moment, ils découvrirent le lac dont avait parlé la voyante.
Quand Vik' avait perdu la carte, le preux chevalier se pencha sur les autres solutions à leur disposition. Heureusement, il possédait plusieurs cordes à son arc. C'était un héros pardi ! Un vétéran défenseur d'Ouhsabrul ! Sir Holric de Richter avait donc décidé de consulter une voyante.
Ces personnes, souvent rejetées, vivaient recluses, car on les associait à d'affreuses sorcières ou à de machiavélique magiciennes. Mais à situation désespéré, solution désespérée.
Après qu'il lui eut exposé ses problèmes, la voyante, qui était en fait non-voyante, réfléchit, ses yeux blancs rivés sur le chevalier. Quelques minutes plus tard, elle déclara :
-          Au nord ! C'est au nord que vous trouverez une aide à vos problèmes ! Très au nord, après le village à la maison fantomatique, après la forêt d'épineux, une grotte menant à un lac souterrain vous offrira une aide précieuse. Malheureusement, je ne sais pas ce que vous y trouverez…
Et voilà notre valeureux chevalier voyageant en direction des Pôles Interdits ! Après plus d'un mois, où il avait fait de charmantes rencontres et occis plus d'un scélérat (dont un de ces Arkas qui lui avait donné du fil à retordre), ils étaient enfin parvenu à destination.
Ils longeaient le lac quand une faible lueur jaune orangée attira leur attention. Ils s'approchèrent et pénétrèrent dans une grande salle circulaire – qui ne vous est pas inconnue, à vous cher lecteur – aux multiples inscriptions mystérieuses.
Au milieu trônait une sphère lumineuse, de la largeur d'une main d'homme, elle était belle et attirante. Elle dégageait une douce chaleur, on aurait cru reconnaître l'aura d'une jolie femme douce et pulpeuse.
Se demandant comment une sphère pourrait résoudre son problème de carte, Sir Holric se sentit irrésistiblement appelé par cet objet… Il s'en approcha encore un peu plus… la lumière envoûtante l'entourant, il leva la main, et effleura la surface lisse du bout des doigts…
 
***
 
Quand Naïa arriva enfin à l'endroit où elle avait campé la veille, l'après-midi touchait à sa fin. Si elle voulait rentrer avant la nuit, il faudrait faire vite.
Elle gravit les quelques mètres qui la séparait de la crevasse, et se retrouva nez à nez avec de magnifiques yeux bleus océan.
-          Mes salutation belle damoiselle, je suis… Oh mais voilà un visage qui ne m'est pas inconnu ! Je me rappelle, vous étiez avec votre sœur sur le chemin de Xoak, n'est ce pas ? Quel plaisir de vous revoir !
Il donna un petit coup de talon à son cheval, et vint se positionner au coté de celui de Naïa. La jeune fille, ne sachant que répondre, dit la première chose qui lui sauta aux lèvres :
-          Moi de même, Sir Ho…?
-          Holric de Richter. Comme vous me voyez là, je suis en pleine mission pour aller sauver ma demoiselle en détresse à La-Tour-Qui-Gratte-Le-Ciel. Dans cette grotte, j'ai trouvé un objet qui me sera d'une grande utilité.
Il sorti d'un sac en peau de Milka une sphère d'un rouge sang.
-          A vrai dire, je ne sais pas trop comment elle pourrait m'être utile. Pour le moment, elle n'a fait que me projeter contre le mur d'une grotte.
Naïa dont les yeux n'avait pas quitté l'artefact, reporta son attention sur le chevalier :
-          Et vous ne vous êtes pas endormi ?!
-          Il est vrai que cet impact m'a sonné, mais comme vous pouvez le constater je vais mieux maintenant. Sir de Richter rangea la sphère dans le sac.
-          Non ! s'écria Naïa. Enfin… je veux dire…
L'homme aux longs cheveux noirs la regardait avec interrogation. Comment pourrait-elle récupérer l’objet ? Elle réfléchit quelques secondes, et opta pour la sincérité… ainsi qu'un soupçon d'éloges.
-          Sire ! fit-elle avec toute la déférence dont elle ne se saurait jamais crue capable. Je suis sûre qu'un homme tel que vous comprendra mon désarroi. Vous voyez, mon… camarade, après avoir touché cette sphère, a sombré dans un profond sommeil. Je l'ai emmené chez une guérisseuse, qui m'a avoué ne rien pouvoir faire sans examiner l'objet au préalable. Vous qui êtes si altruiste et généreux, car c'est ce que dégage votre aura, pourriez-vous alors consentir à venir avec moi montrer l'objet, afin que la guérisseuse puisse le sortir de sa torpeur ? Vous repartirez ensuite à votre importante quête. Je suis sûre qu'un détour d'un petit quart de journée ne dérangera en rien un chevalier avec l'expérience que vous avez.
Naïa s'arrêta, essoufflée. Jamais elle n'avait débité autant de mots à la suite, se surprenant elle-même que ceci garde encore un sens. Sir Holric, la regarda visiblement attristé :
-          Je comprends votre sollicitation, mais comme vous l'avez fait remarquer à juste titre, ma mission est d'une grande importance et je… Aimez-vous cet homme ?
D’abord surprise, notre belle rousse sentit, derrière cette question, une faiblesse du chevalier dont elle pourrait tirer partie, elle regretta aussitôt son idée après les premiers mots prononcés :
-          Oh oui, monseigneur ! Plus que tout au monde ! C'est mon âme sœur, comprenez-vous ? Il m'a sauvé d'un Arkas qui voulait me transpercer. Je l’aime ! N'importe où il ira, j'irais avec lui. Même si cet endroit doit se révéler être les sous-mondes.
Si Sir Holric ne la regardait pas fixement, Naïa aurait couru à la rivière pour se laver la bouche à grande eau ! Quant au chevalier, des larmes perlaient aux coins de ces paupières.
-          Je comprends que trop bien ce que vous me racontez là. Moi aussi mon cœur bas pour une femme, à qui je donnerais tout ! Je peindrai des tableaux d'elle, j'érigerai des statues à son effigie, je moulerai ses traits dans l'argile, elle aura son visage sur tous les recoins de mon palais, les vases, les chopes, les draps, les pièces en chocolat, les… Mais pour cela il faudrait que je sache à quoi elle ressemble… Que la vie est cruelle ! N'ayez crainte, Sir Holiric de Richter ne laissera pas dire de lui qu’il a tué dans l’œuf un grand amour ! Je vous accompagne donc !
Naïa peinait à croire ce que le chevalier venait de dire. Dans un certain état second, elle indiqua aux deux hommes la direction à suivre. Tout en faisant demi-tour, elle se demanda pourquoi toutes les personnes qu'elle rencontrait aujourd'hui possédaient un arachnide au plafond.
 
***
 
Quand la belle rouquine rentra dans la chaumière de la femme de sciences il faisait nuit. Il y régnait toujours une atmosphère étouffante. Marek allongé sur le lit, attendait les soins de la maîtresse de maison qui s'affairait devant l'âtre de la cheminée (Naïa se rappela qu'elle était partie en laissant le jeune homme sur son cheval, et se demanda comment Roueloïna l'avait transporté). La scientifique lança sans se retourner :
-          Tu l'as ramené ?
-          Oui, répondit Naïa en posant le sac sur la table menaçant de s'effondrer sous le poids de tous les bibelots. Mais je ne suis pas seule, un chevalier attend que je lui rende son bien.
Roueloïna ne prit pas en compte cette dernière information :
-          Qu'est-il arrivé à ton compagnon ? fit-elle en désignant le bras de Marek.
-          Ah ça ! répondit Naïa après quelques hésitations. C'est un Arkas qui lui a tiré dessus.
-          Quoi !? (Cette fois la scientifique se leva et se retourna, plantant ses yeux noisette dans ceux de la jeune fille). Essaye-tu de me dire qu'il a affronté un de ces êtres et qu'il s'en est sorti vivant ?
-          Quatre. Il y avait quatre Arkas. Mais j'en ai tué deux, Marek un et le quatrième s'est enfui.
Voyant le regard incrédule de son interlocutrice, Naïa demanda :
-          En quoi cela est-il si étonnant ? Je suis bonne tireuse, et Marek les a pris par surprise.
-          Ce ne pouvait être des Arkas.
-          Si je vous assure ! Oreilles pointues, peau noire, yeux fuchsias et ils portaient l'uniforme de l'arkassia.
-          La dernière fois que j'ai entendu parler de bataille contre des Arkas, c'était à quinze contre trois
-          Et bien nous c'était du cinq contre deux, vous…
-          Quinze soldats Kinst surentraînés, contre trois Arkas, et seul huit soldats ont survécu. Les Arkas sont très puissants. Outre qu'ils soient d'anciens elfes, ce qui leur confère une grande résistance et une longue durée de vie, ainsi qu'une rapidité innée, l'arkassia leur donne des pouvoirs psychiques et leur enlève la sensation de la douleur. En fait, ils deviennent des sortes de coquilles vides contrôlées par la plante, qui a accès à toutes les informations visuelles et auditives de chaque pion. Les arkassias sont de fins stratèges et surprennent leurs ennemis, et la communication entre Arkas ce fait instantanément, à des centaines de kilomètres, par le biais de leur Maîtresse, ce qui leur donne un avantage indéniable.
Naïa ne comprenait pas comment cela pouvait être possible, elle se demandait si Roueloïna lui mentait, ou si elle avait rencontré de faux Arkas. La femme de sciences lui donna la réponse :
-          Mais si la fleur est sur le point de mourir, elle perd le contrôle de ses pantins qui se retrouvent perdus, et agissent de façon irraisonnée. Etait-ce le cas ?
-          Et bien… Je crois que le chef du village l'a fait remarquer. Oui, je me rappelle, il disait que les Arkas agissaient de façon désordonnée et qu'ils se sont fait tuer les uns à la suite des autre en deux semaines.
-          Alors il n'y aucun miracle là dedans. Conclut la scientifique, en se remettant à son ouvrage. L'Arkas qui s'est enfui ne fera plus de mal. A l'heure qu'il est, la plante a déjà dû mourir. Et dans ce cas il ne sera plus qu'une coquille vide ne pouvant ni se nourrir, ni même marcher.
Naïa restait abasourdie par les propos de Roueloïna, elle comprenait mieux, maintenant, la peur qui semblait irraisonnée des habitants de Nol'Orc.
La guérisseuse qui se satisfaisait de son effet, mis quelques herbes dans la casserole au-dessus du feu, et ajouta :
-          Enfin, même si tout cela est aussi intéressant qu'un paradoxe transmuté, je ne parlais pas de sa blessure mais de cette marque noire sur son torse…
Naïa se rapprocha de la couche et se pencha pour découvrir ce que lui désignait la scientifique. C'était comme une brûlure avec une croûte noire de suie. Naïa laissa courir ses doigts sur le dessin qui représentait une spirale entourée de petits points.
-          Je… je n'en sais rien. Elle n'était pas là avant sinon je l'aurais vu…
-          Mmmh…
-          Non ! Je veux dire… ce n'est pas… ne croyez pas que… lui et moi… A ça non ! il est trop odieux pour…
-          Je ne crois rien, répondit Roueloïna en détournant les yeux pour les poser sur le sac qu'avait ramené Naïa.
Elle le saisit et en sortit l'objet, en s'efforçant de ne pas le toucher à main nue en servant d’un tissu.
-          Je croyais qu'elle dégageait de la lumière ? fit-elle déçue.
-          Heu… oui. Mais quand Marek l'a touchée, elle s'est éteinte.
La scientifique se remit dans sa position de réflexion (yeux au ciel, index entre les lèvres), et marmonna :
-          Je pense que c'est son paradoxe qui a été touché… Cela voudrait dire que la sphère a une espèce de pouvoir paradoxal… Mais…
Et voila qu'elle repartait dans son délire avec ses histoires de para-machintrucs ! Naïa se demanda si tout cela avait vraiment un sens.
 
***
 
-          On peut penser que si la boule émettait de la lumière, c'est qu'elle contenait de l'énergie paradoxale qui a été transmise à Marek lors du contact. Or, un trop fort apport d'énergie a dû endommager son paradoxe, analysa la guérisseuse après quelques minutes de transe.
Naïa arriva à bout de forces, elle en avait plus que marre de ne rien comprendre et déclara :
-          Non mais vous me fatiguez à débiter que des choses sans queue ni tête. Vous n'arrêtez pas de parler de para-choses et de stables. Je n'y comprends rien, et je suis sûre que c'est un truc de scientifique complètement fêlée que vous êtes ! Vous ne pourriez pas dire tout simplement si Marek va s’en sortir ou pas ?!
Naïa, terrassée par la chaleur et fatiguée de cette journée interminable, respirait à un rythme élevé. Ses boucles rousses commençaient sérieusement à partir en bataille. Les vapeurs de plantes lui montant à la tête, faisait ressurgir des images que Naïa aurait voulu oublier à jamais.
-          Vous voulez dire : "de fixe", corrigea la voix lointaine de Roueloïna Tedana Jokis De Mirande.
-          Quoi ? demanda Naïa perdue.
-          Je n'arrête pas de parler de paradoxes et de fixes.
-          Oui sûrement. Et quelle importance !? s'indigna la rouquine.
-          Le savoir n'est jamais sans importance. C'est toujours des connaissances qui semblent les moins utiles, que partent les découvertes les plus précieuses… Je pense pouvoir faire quelque chose pour votre ami.
-          Et ce n’est pas mon ami !
La guérisseuse déposa la sphère près de Marek, et alla chercher la boisson chaude dans l'âtre ainsi qu'un gobelet en bois. Après quelques minutes, où Naïa se massa les tempes afin de se calmer, elle se sentit tout d'un coup honteuse. Honteuse d'avoir utilisé ce ton avec une personne qui ne lui voulait que du bien.
-          Roueloïna… Je… Je suis…
-          Désolée ? Ah oui, pour ça, tout le monde l'est. Il est si facile d'être désolé. Les gens rejettent la connaissance comme du poison !
La scientifique se planta devant Naïa, et alla chercher de ses yeux l'âme de la jeune fille. Et dès qu'elle l'eut, elle ne la lâcha pas :
-          L'ignorance, ma chère, engendre l'intolérance et la peur. La peur donne naissance au rejet. Les humains vivent dans la peur de ce qu'ils ignorent. Et, les dieux m'en sont témoins, ils ignorent beaucoup, beaucoup de choses. Tout ce qu'ils ne comprennent pas ils le détruisent. Et les espèces exotiques, comme vous les nommez, ne sont que le moindre reste de ce qui a été détruit par simple peur.
« Je suis ici, perdue seule en pleine forêt, étudiant la science, pour m'éloigner le plus possible de la cupidité, la cruauté, la bêtise et l'intolérance humaine.
« Regarde-moi au fond des yeux petite fille, regarde-moi et grave ceci dans ta mémoire : l'ignorance n'amène que la mort.
 
Un silence mortuaire, s'installa dans la chaumière. Roueloïna ne détacha pas son regard (qui n'avait plus rien à voir avec celui d'une folle) des pupilles vertes de Naïa qui suintaient de larmes. Les paroles qui venaient d'êtres prononcées, en plus de contenir une sagesse incommensurable, lui rappelaient tous les traitements subis injustement pendant sa vie. Tout ce que les gens lui avait fait, en la disant sorcière. Ce qu'ils avaient fait à sa sœur…
Le feu du foyer redoubla d'intensité quand Naïa se précipita au-dehors. Quelle femme stupide elle faisait ! Faire subir à Roueloïna ce qu'elle avait ressenti pendant tant d'années. Ce qui lui avait prit sa sœur. Jamais elle ne s’en serait crue capable. Tout en marchant dans le froid humide de cette fin d'hiver, elle se jura de ne plus jamais avoir de préjugés. Pour Himé, jamais plus elle ne laissera mourir quelqu'un parce qu'un autre était ignorant.
 
***
 
-          Vous n’avez pas l’air bien, ma dame ? fit le chevalier de Richter quand la jeune femme déboula à l’extérieur.
-          Tout va bien merci ! répondit-elle une voix pleine de larmes et de colère.
-          Je crois, dit Holric à son fidèle compagnon, que je l’impressionne. Mieux vaut la laisser seule.
Vik’ approuva du chef et tout deux se dirigèrent à l’intérieur de la chaumière.
     
Après quelques minutes passées à se calmer dans le froid, Naïa se décida à rentrer. Roueloïna tentait de faire boire sa décoction à Marek. Lui tenant la tête d'une main, et essayant de lui introduire le liquide dans la bouche, elle n'avait pas l'air de s'en sortir parfaitement. De l’autre coté Sir Holric et Vik’ visitaient la maison comme s’ils se trouvaient dans un musée. Le chevalier faisait des commentaires devant chaque objet et l’autre s’extasiait de voir son maître si érudit. Naïa détourna le regard de ce spectacle pathétique et s'avança vers la couche pour saisir le gobelet. Sans un mot, les deux femmes s'associèrent pour aider le malade. Elles s'assirent ensuite sur la peau de milka près du feu, afin de profiter de sa chaleur et de sa lumière.
 
Malgré sa grande honte, Naïa pris son courage à deux mains pour adresser la parole à la guérisseuse, et demanda (même si elle doutait d'obtenir une réponse) :
-          Pourriez-vous m'expliquer ce que sont un paradoxe et un fixe… S'il vous plait…
Roueloïna regarda froidement la jeune présomptueuse. Puis elle eut un large sourire et reprit ses yeux enfantins avec un zeste de folie.
-          Très bonne question, mon enfant. Tu sais faire la différence entre l'âme et le corps ?
-          Euh oui je pense… Mais quel rapport ?
-          Et bien en quelque sorte, le corps peut être assimilé à ce que j'appelle le fixe. Ce fixe évolue dans le monde que tu vois autour de toi, constitué de particules fixes qui forment ainsi le bois, les métaux, et toutes choses que tu connais. L'âme, quant à elle, est ce que je nomme le paradoxe. Elle est liée au fixe d'une personne et ne peut s'en détacher que sous certaines conditions, et se déplace alors dans le plan paradoxal, constitué de particules paradoxales. Les particules du plan fixe restent dans le plan fixe, et celles du plan paradoxal dans le plan paradoxal… Comprends-tu ?
-          Je crois oui… Mais qui ai-je vu dans la forêt ?
-          Quoi.
-          Qui ai-je… Voulut répéter Naïa.
-          J'ai entendu. Mais ce n'est pas "qui" ? Mais "quoi" ? Ce qui est anormal, vois-tu, c'est que tu ais (as ?) pu observer mon paradoxe entre les arbres… Je pensais cela impossible, car les sens humains appartiennent au plan fixe, et ne devraient pas être sensibles à tout ce qui se trouve dans le plan paradoxal.
-          Vous arrivez à détacher votre paradoxe ?
-          Oui. Cela n'a pas été facile, et ça ne l'est toujours pas. Mais c'est le but de mes études ici : découvrir les liens et les propriétés de chacun des plans. Quelques fois j'ai cru apercevoir d'autre paradoxe dans ce plan, je crois que ce sont des morts prisonniers du plan paradoxal.
-          Mais c'est horrible ! s'exclama la rouquine.
-          Je ne sais pas… Peut-être, mais je n'ai jamais pu leur demander…
La scientifique se releva et alla prendre la température de Marek. Elle souleva une paupière, puis l'autre, sous le regard intéressé du chevalier et de son acolyte qui avaient fini par trouver une place sur deux chaises plus que bancales qui étaient miraculeusement vide de tout objet.
-          Je crois que votre ami est prêt.
-          Prêt pour quoi ? s'enquit Naïa.
-          Je lui ai donné une boisson pour qu'il se détende, et qu'il ne retienne plus l'énergie de la boule en lui. Je vais, maintenant, essayer de transférer ce surplus d'énergie d'où il vient.
Roueloïna, se saisit de l'objet à la couleur inconnue. Elle s'approcha de Marek et s'agenouilla à la hauteur de sa main, qu'elle prit pour lui faire toucher la surface lisse, avant de changer d'avis.
-          Il est possible que Marek bouge, on ne sait pas si cela va être douloureux pour lui. Voudrais-tu bien m'éviter de prendre un mauvais coup ?
-          Bien entendu, répondit-elle.
Naïa se mit alors à califourchon sur Marek, bloquant ses jambes avec ses pieds et son torse en appuyant de son bras droit sur la poitrine. Tendue à l'extrême, elle fit signe qu'elle était prête. Alors, avec grande précaution, la guérisseuse mit en contact la main et le globe. Retenant leur souffle les deux femmes attendaient en regardant le malade. Les deux hommes tendirent le cou. Rien ne se produisit.
-          Ça ne fonctionne pas ? demanda Naïa.
-          Et bien… A l'évidence, j'ai l'impression que c'est un échec, répondit Roueloïna en fronçant les sourcils.
 
 
 
FIN DU CHAPITRE 4.

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