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Chapitre III


Deux semaines s'étaient écoulées, depuis la fuite de Naïa. Et notre jeune fille, avait parcouru de longs kilomètres. Elle ne s'arrêtait que pour manger et dormir. Cela lui permettait de s'éloigner le plus possible de ces régions où elle avait vécu si longtemps et qui lui étaient maintenant dangereuses. Galoper toute la journée était aussi pour elle un réel plaisir, capable de lui vider l’esprit.
Il faisait de plus en plus froid car elle galopait droit au nord. Heureusement la fin de l'hiver approchait. Il ne restait à Naïa que dix bronzes. Le reste de l’argent lui ayant déjà servi pour acheter un arc (pouvant servir de défense et d’arme de chasse) et une grosse couverture isolante qu’elle utilisait régulièrement comme manteau durant ses chevauchées sur le dos d’Opale.
Naïa, complètement perdue, se demandait pourquoi elle n’attendait pas impatiemment la venue de Kesia. Au lieu de cela elle s’accrochait à la vie comme un enfant aux jupes de sa mère, et s’extasiait devant la beauté des paysages qu’elle traversait furtivement : de majestueuses vallées touffues, composées majoritairement d'herbes hautes séchées par le froid, où se cachaient bon nombre d'animaux.
De tous les animaux qu’elle rencontra, le qraux était son préféré. Petit animal, entre 30 à 50 cm, à la fourrure douce (allant du blond au roux), recouverte d'une carapace de la même couleur, et à la viande tendre. Il possédait des oreilles d’environ deux fois la taille de son corps – normal étant donné qu’elles n’arrêtaient jamais de grandir, il paraîtrait même que l'on retrouva un qraux avec des appendices de 2m50! – et des pattes postérieures ayant les capacités pareilles à un ressort. Ils vivaient en troupeau et dormaient collés les uns aux autres, ressemblant ainsi à une touffe d'herbes hautes bien drues.
Les pires prédateurs des qraux se nommaient les lapix. Fabuleux carnassiers volants, ils attrapaient leurs proies par les oreilles, les emportant loin dans le ciel pour les lâcher dans le vide (de préférence au dessus d'un rocher) et ainsi briser leur carapace. Ces prédateurs possédaient des yeux perçants, des plumes aux vives couleurs vertes, un bec recourbé, et surtout des serres plus tranchantes que n'importe quelle lame, tout cela monté sur un corps d'une envergure de trois mètres. Ces animaux n'étant pas très sociables, Naïa se garda d'en approcher un à moins de quelques dizaines de mètres, et d'encore plus loin, après avoir vu leur technique de chasse.
Bien sûr, Naïa rencontra beaucoup de milkas et de chevaux sauvages. Longeant la Margate elle eu aussi la chance d'apercevoir un dahu, animal très reconnu pour sa rareté et l'asymétrie de ses pattes.
 
***
 
Un soir, qu'elle n'avait pas réussi à attraper de qraux (ou autre animal comestible) depuis deux jours, Naïa dû se rendre dans l'auberge d'un village. Elle prit soin de dissimuler sa chevelure rousse et bouclée dans un tissu noir avant de s’engager sur la route principale menant au village.
C'était une petite bourgade sans grand intérêt, et Naïa trouva vite l'auberge : seul bâtiment encore éclairé à cette heure plutôt tardive.
Elle y entra discrètement, mais malheureusement pour elle, les étrangers ne passaient que très rarement par Graji. Tout le monde se retourna donc pour la dévisager sans retenu. On la fixait, attendant qu'elle fasse son premier geste.
Après avoir jeté un rapide coup d'oeil à la salle, Naïa s'assit à une table, dans un coin sombre. La tension se détendit quand l'aubergiste, une femme bien en chair, vint à la table et dit fortement :
-         Alors ce sera quoi pour toi, ma p'tite?
-         Votre plat du jour, s'il vous plaît. Répondit-elle rapidement.
Mais dès que la femme passa en cuisine, un groupe de jeunes hommes s'installèrent à la table.
-         Salut toi! Qu’est-ce tu fais seule dans un endroit perdu, et si tard ? Demanda l'un d'eux en passant le bras autour des épaules de Naïa.
-         En tout cas ça fait plaisir de voir une personne si jolie dans le coin. Ajouta un second, en déposant sa main sale sur la cuisse féminine.
Naïa effleura du bout des doigts le poignard qu'elle avait soigneusement caché dans sa botte, mais se retint de le sortir. Elle devait être discrète. L’envie de trancher les doigts de cet impertinent bouillonnant en elle, Naïa se s’en garda à grands efforts!
Le troisième et dernier, qui se trouvait en face, lui souffla sa mauvaise haleine au visage, en même temps que ces mots :
-         Quand tu auras fini ton repas, je pourrais te faire visiter ma chambre si tu veux. Il caressait son visage quand l’aubergiste arriva avec le plat de saucisses aux lentilles.
-         Et pas de ça chez moi les mioches ! J'aime pas voir ces cochonneries ! Faites c'que vous voulez, mais dehors !
-         Mais t'inquiète pas Mina, s'exclama le second, on fait rien de mal ! On tient juste compagnie à cette charmante demoiselle.
-         Ouais ouais… Ben laissez-la manger. Ça fera 3 bronzes, dit-elle à l'attention de Naïa.
Trois bronzes ! Tant que cela ? Mais Naïa n'avait pas le choix. Trois jours sans manger elle n'y arriverait pas…Elle dut se résoudre à vider sa bourse.
-         Merci, bon appétit.
Naïa mangea le plus rapidement possible, pendant que les jeunes la "taquinait", ce qui la rendait de plus en plus prête à sortir son arme. Et puis, ils décrochèrent quelques instants leurs regards malsains de la jeune femme, pour discuter d'un sujet plus sérieux :
-         Eh les gars vous savez que des arkas sont arrivés du nord ? Ils sont descendus jusqu'au village de Nol'Orc à trois jours de marche !
-         Quoi ! Fit le dénommé Teran. Ces chiens floraux ! Nos chevaliers devraient leur apprendre ce que valent les Regaïens !
-         C’est sûr, ces pauvres crétins lobotomisés n’auraient même pas le temps de comprendre ce qui leur arrive !
-         Et bien ! Je vois que vous vous réfugiez tous derrière ces bons à rien de chevaliers! S'exclama Naïa. Alors ça pour parler il n'y a pas de problèmes ! Mais dès qu'il s'agit de défendre le royaume contre les arkas, alors là y a plus personne ! Vous n'êtes que des honkarnis! – cher lecteur, je ne puis vous faire la traduction, la censure ne me le permettant pas.
Naïa n'en pouvait plus de se retenir, mais dès qu'elle eu prononcé ces mots, elle le regretta vivement, car toute la salle se retourna et les trois lascars la regardèrent ébahis et enragés!
-         Répète un peu! Dit celui en face d'elle en se levant. Tu n'es qu'une… Il souleva la cruche en terre cuite posée sur la table qui n'aurait pas tardée à voler en éclats si l'aubergiste n'était pas intervenue :
-         Aller dehors les p'tiots!
-         Mina c'est pas ton affaire ! S'exclama Teran sur le point d'exploser.
-         C'est mon auberge, c'est mon affaire ! Aller du vent !
Les trois jeunes hésitèrent quelques instants, avant de se résigner sous le regard dur de Mina.
-         Et toi, chère demoiselle, finis de manger et casse toi! On n'aime pas les emmerdeuses ici.
Naïa, desserra l'emprise sur sa lame qu’elle avait failli sortir, finit vivement son assiette et voulut repartir. Sauf qu’elle avait une question importante… A qui pouvait-elle demander ? Elle fit un tour d'horizon, mais malgré ses propos, l'aubergiste lui semblait la plus aimable.
-         Désolée, lui lança-t-elle après s'être approchée du bar, je vais m'en aller, mais juste avant j'aurais une petite question. Rien de trop, je voudrais juste savoir quelle direction il faut prendre pour aller à Nol'Orc?
La vielle femme la regarda de travers, Naïa compris. Déçue, elle s'apprêtait à repartir quand un homme au bar lui répondit :
-         En sortant prenez à droite, puis rejoignez le grand chemin, après se sera tout droit vers le nord.
Naïa se retourna, et vit l'homme qui lui avait gentiment proposé son aide. Il était assez grand (mais seulement une quinzaine de centimètre de plus qu'elle), sa longue chevelure brune hirsute envahissait ses épaules, qui surplombaient un corps plutôt trapu où le muscle et la graisse s'harmonisaient parfaitement. Cette apparence, qui pourrait se qualifier de rustre, était adoucie par la couleur cyan de ses yeux, accompagnés par des lèvres pulpeuses entourées d'une barbe naissante sur des joues biens rondes. Tout cela, aromatisé par une voix mielleuse et enjôleuse.
-         Merci. Fit Naïa. Et j'en ai pour combien de temps à cheval ?
-         Environ un jour et demi.
-         Merci pour le renseignement. Au revoir.
Elle fit volte-face, quand il lui demanda :
-         Que cherchez vous à Nol'Orc?
-         Rien qui vous regarde. Encore merci.
Elle sortit. Dès que la porte fut claquée, elle ne vit pas que l'homme avalait le fond de son verre et sortait lui aussi, mais par l'arrière.
 
***
 
             Naïa pénétra dans l'ombre de la nuit. Elle n'avait pas encore fait la moitié du chemin qui la séparait d'Opale, que les trois jeunes hommes rappliquèrent :
-         Alors ma douce ? Ta maman t'a jamais dit que c'était dangereux de se balader toute seule la nuit ? Fit le plus âgé.
            Les deux autres lui sautèrent dessus, et l'agrippèrent par les épaules, avant qu’elle puisse sortir son arme.
-         Tu vois, lui susurra l'un d'eux, d'abord tu vas être gentille avec moi et mes copains, et si c'est le cas, on verra si on te laissera en vie sans trop t'amocher !
Il descendit doucement sa main dans l'entrejambe de Naïa. Celle-ci se débattit violemment, et réussit à donner un coup de pied au bas ventre de celui qui ne la tenait pas. Il se recroquevilla d'abord avant de se redresser, pour lui asséner un coup de poing. Naïa fut abasourdie sous le choc.
-         Déshabillez moi cette traînée, qu'on s'amuse un peu! Cracha-t-il.
Mais soudain, un cavalier, qui surgit hors de la nuit, court vers l'aventure au galop. Il renverse l'un des agresseurs et continue son chemin quelques mètres, avant de faire volte-face.
-         Laissez-la ! Cria t il.
-         Oh mais regardez ça ! C'est le petit Marek ! Que j'ai peur ! Ironisa celui qu'il avait fait tombé.
Naïa reconnut en Marek, l’homme qui lui avait indiqué le chemin de Nol’Orc.
-         Vous devriez ! dit-il en brandissant une épée pleine de marques de rouille.
-         Et c'est avec ça que tu voudrais nous en dissuader ?
L'étreinte sur Naïa se desserra doucement.
-         Euh… pas forcément, mais je crois que ta femme, Ergrik, ne sera pas contente de savoir que tu la trompe. Rétorqua mal à l'aise Marek.
-         Ma femme elle fait ce que j’lui dis. Répondit Ergrik.
-         Ok, alors tu ne verras aucun problème à ce qu'elle soit mise au courant de tes agissements… Le cavalier fit mine de partir. Mais on n’allait pas le laisser filer si facilement.
-         J'n'ai pas peur de tes menaces fils à papa ! Attrapez-le ! Dit-il à ses deux complices.
Les hommes qui tenaient Naïa, échangèrent un regard. Puis d'un mouvement, ils sautèrent sur leurs chevaux pour partir à la poursuite de Marek. Et dans la nuit noire on entendit s'évanouir les galops, ainsi que le cri de peur poussé par Marek, voyant où il s'était fourré pour les beaux yeux d'une femme.
            Ergrik reporta son attention sur Naïa. Mais celle-ci avait déjà couru à sa jument. Avant qu'il ne la rattrape elle sortit son poignard et l'enfonça dans la cuisse musclé de l’homme. Elle monta vivement sur le dos de son amie à quatre pattes, et partit elle aussi au galop. La nuit allait être rude, mais au moins, aujourd'hui elle avait un but : trouver les arkas et les bouter hors des terres du Regaï, où ils n’avaient rien à y faire !
 
***
 
            Aujourd'hui encore, il faisait beau. Le froid était toujours là, mais le soleil apparaissait peu à peu, en cette fin de cycle gris.
La révolution se compose en 12 cycles. Trois cycles correspondent à une saison : la Renaissance (vert, bleu et violet), la Joie (rose, jaune et rouge), la Maladie (orange, brun et marron) et le Linceul (noir, blanc et gris). Ainsi allait les choses sur le monde de Laubfeux.
Laubfeux est un monde qui tourne autour d'une étoile que l'on a nommé Soleil, et qui possède un satellite que l'on baptisa Lune. Ces deux astres sont également des icônes mythologiques, qui ont été, malheureusement, trop oubliées au fil des âges, et des informations précieuses furent perdues à jamais (ou presque).
            Comme vous avez dû le remarquer, ce monde est gouverné par d'innombrables dieux et déesses. En fait, les Laubfeuxiens sont très précis dans leur démarches, et savent qu'un dieu spécialisé (ou une déesse – j'insiste sur la mixité des sexes, car sinon je vais avoir Istaria, déesse des femmes et du féminisme, sur le dos) aura une meilleure compétence pour effectuer la tâche qui lui est assignée.
 
Le village de Nol'Orc était encastré entre deux forêts : Sylvine et le bois du dragon. Naïa parcourait paisiblement son chemin pour s'y rendre, quand elle entendit un craquement derrière elle. Elle sauta alors de cheval, se tapit dans un bosquet, banda son arc prête à tirer sur toute personne, arkas ou bête sauvage qui oserait se montrer.
-         Eh du calme !
Ce qui sortit alors des fourrés n’était en fait pas une menace – enfin c’est ce que pensa Naïa à cet instant.
-         En général les personnes amicales n’arrivent pas furtivement par derrière ! Dit-elle furieuse.
-         En général je préfère le face à face, mais je n'ai rien contre un retournement de situation, dit-il sur un ton enjôleur.
Naïa se releva, et rangea son arc, elle ne comprenait pas vraiment les derniers propos de Marek, mais elle comprenait très bien qu'il l'avait suivi.
-         Que faites-vous là ? Demanda-t-elle.
-         Je savais que vous couriez de graves dangers. Vous êtes en route vers les arkas, n'est-ce pas ? Et bien je ne voulais pas voir votre joli minois amoché.
-         Merci beaucoup pour hier soir, mais je n'ai aucunement besoin de votre aide, je m'en sortirai seule.
-         Vous êtes sûre ? Dit il sur un ton de fausse question, puis il fit la moue et ajouta : Comme c’est dommage, j’aurais pensé qu’on pouvait faire une fine équipe.
-         Faire équipe avec un homme à l’épée rouillée qui s’enfuit en criant comme une petite fille ne me dit vraiment rien désolée. Sur ces mots elle remonta vivement sur Opale.
-         La grandeur d'un homme ne se mesure point à son accoutrement et encore moins en quelques secondes. Fit-il d'une voix de grand seigneur qui ne lui allait pas du tout. La fourrure ne fait pas le Sgalrash! Ou alors, est ce peut être, les écailles ne font pas le gradon? Je ne sais plus… En relevant les yeux il vit que Naïa était déjà loin, elle lui lança tout de même :
-         Oui oui, c’est cela. Au revoir.
 
***
 
            La nuit tombait, et Naïa n'avait, heureusement, pas revu Marek. Mais pourquoi les dieux faisaient-ils des hommes aussi stupides ? Quand même, Téléteubus, dieu de ces gens là, devait être beaucoup plus influant que la déesse rousse (surnommé couramment Larousse) qui protégeait les personnes érudites et polies.
 
Naïa, depuis le début de son voyage, évitait les routes fréquentées pour ne pas avoir d'ennuis. Elle traversait donc le Bois du Dragon pour rejoindre sa destination. Elle repéra une petite clairière juste avant que le noir ne soit complet. Elle s'y installa confortablement, et s'autorisa un petit feu qui diffusa une douce lumière dorée dans un faible rayon.
            Naïa avait cueilli, pendant la journée, des racines, et chassé un petit oiseau qui ne pouvait pas voler. Elle ne le savait pas, mais c'était un mismis. Souvent beige marron, pour se fondre dans les sols jonchés de feuilles mortes de la forêt, cette espèce d'oiseau solitaire vivait dans des sortes de terriers entre les racines des arbres.
Naïa prépara donc le mismis avec les racines, ce fut un plat tendre et sucré.
 
Elle était en train de plonger ses dents dans une cuisse, quand un bruit ébranla le silence de la nuit…
Que cela pouvait-il être ? Naïa lâcha sa nourriture, sauta sur ses pieds, et saisit son arc qu'elle avait laissé à portée de mains.
La pénombre enveloppait tout. Naïa banda quand même son arc, prête à tirer au moindre son. Elle savait qu'elle ne pourrait pas viser, que la créature vulnérable n'était pas celle qui se mouvait dans l'obscurité mais celle qui se trouvait immobile près du feu.
Soudain un mouvement à l'arrière, Naïa se retourna et décocha une flèche, espérant que si elle n'avait pas atteint sa cible, elle lui aurait au moins fait peur.
-         Non mais ça va pas ! Qu'est-ce que vous avez contre moi? Ces reproches étaient faits d'une voix étrangement calme. C'est la deuxième fois que vous essayez de me tuer dans la même journée ! Heureusement que vous êtes mauvaise tireuse.
            Marek avança dans la lumière.
-         Mais c'est pas vrai ! Encore vous ?! S'exclama Naïa. C'est la deuxième fois que vous me surprenez (et me suivez)!
-         C'est pas une raison pour vouloir me tuer ! Quel manque de courtoisie.
Marek mit pied à terre, ébouriffa ses cheveux bouclés, avant de les remettre en arrière.
-         Et bien, ajouta-t-il, je trouve que vous galopez beaucoup trop dans une journée. Vous suivre n'est pas une mince affaire. (Il s'assit près du feu avec un grognement d’ours content de se reposer après une longue chasse). Quelle idée de passer par le bois quand il y a une route toute tracée, en plus ! J'ai même failli vous perdre quand le soleil a décliné, c'est une chance que j'ai un bon nez, et que l'odeur du repas m'a attiré. Ça à l'air bon, je crève la dalle !
Il prit un bout de mismis bien cuit. Naïa complètement pétrifiée par le comportement de cet homme, si désinvolte et sans gène, n'avait pas bougé, et resta debout son arme à la main, jusqu'à qu'elle ai la conviction de ne pas rêver.
-         Non mais vous êtes fou ! Pourquoi me suivez-vous ? Arrêtez de me coller au train ! Et puis rendez-moi ça ! Elle lui arracha le mismis de la bouche.
-         Tu sais je crois qu'on devrait se tutoyer, répondit-il sur un ton laconique. Le "vous" met tellement de distance. (Rrrrrrr cria le ventre de Marek). Et pis rends-moi la bouffe, j'ai trop faim ! Répliqua-t-il sur un ton soudain belliqueux, il lui reprit la viande, et se remit à la dévorer.
-         Au fait, moi, c’est Marek. Et toi, ch'est quoi ton nom ? Demanda-t-il la bouche pleine en lui tendant la main.
-         Na… Naël… Elle lui tendit la sienne, mais la retira immédiatement. Mais… Mais… Vous n'êtes qu'un rustre… qu'un vil… Je… Allez-vous-en ! Tout de suite !
-         Oh non ! Pas à chette heure chi, fit-il d'un air abattu. Je suis crevé, et cette clairière est assez grande pour nous deux. Je finis de manger et dodo. Désignant le mismis. En plus d’en avoir l’air, Ch'est chuper bon !
Naïa lui jeta un regard noir et s'en alla d'un pas décidé.
-         T'es douée comme cuisinière, et puis comme chasseuse aussi. Tu sais moi…Oh non pas encore !
            Naïa était allée chercher son arc et menaçait Marek.
-         Jamais deux sans trois… Allez-vous-en ! Cria-t-elle.
-         Pas si fort! J'ai mal à la tête. Normal, après avoir galopé au soleil pendant des heures. (Une flèche siffla près de son oreille gauche). OK.
Il se leva et plongea son regard dans celui de Naïa, bizarrement la jeune fille en fut troublée.
-         Écoute ma belle. Il fait nuit et froid, j'ai faim et je suis crevé. Je ne bougerais pas d'ici. Si tu veux me transpercer alors vas-y.
            Il se rassit, et croqua dans un deuxième morceau de viande sans lâcher des yeux Naïa qui ne bronchait pas. Quand il eu fini sa pitance il déclara :
-         Bon moi je me couche, bonne nuit.
Et il s'allongea près du feu tournant le dos à Naïa.
Elle ne savait plus quoi faire. Elle était hors d'elle. Mais bon, si elle tirait sur tous les hommes pénibles et stupides de la planète, il y aurait vite pénurie… Et puis cet homme ne méritait pas l'une de ses flèches…
-         Ggrrrrr! Grogna-t-elle balançant un coup de pied dans une motte de terre qui retomba sur le dos de Marek.
Naïa alla s'installer à l'autre bout de la clairière, s'emmitoufla dans sa couverture et s'efforça de dormir malgré son indignation, le froid, et… les ronflements de Marek ! Décidément cet homme avait vraiment tout d’insupportable !
 
***
 
Le lendemain, Naïa partit si tôt que la lumière du soleil n’avait pas encore pénétré le Bois du Dragon. En fait, elle n'avait presque rien dormi de la nuit. Le froid et les ronflements avaient été plus forts que le sommeil !
Elle prit prudemment Opale par la bride, et la mena doucement en dehors de la clairière. Quand elle jugea que Marek ne pourrait plus l'entendre, elle monta sa jument et partit au galop sur le mince chemin au milieu e la forêt.
            C'était risqué d'aller à Nol'Orc, Marek savait qu'elle s'y rendrait et la suivrait une nouvelle fois. D'un autre côté, le village était à peine à deux heures de route, Naïa songea qu'elle aurait largement le temps de voir ce qui s'y passait, régler le problème, et repartir avant même que Marek ne se lève. En fait Naïa n’avait jamais vu d’Arkas et elle était rongée par la curiosité.
 
Quelques kilomètres plus tard, Naïa était au portes de Nol'Orc. Elle ralentit. Le village ne se trouvait qu'à quelques mètres et pourtant aucun bruit ne parvenait aux oreilles de Naïa. Cela la troubla tellement qu'elle descendit de son cheval, comme pour se faire plus discrète.
Des maisons, en terre cuite et aux toits de chaume, hermétiquement fermées, s'étendaient le long des rues qui semblaient abandonnées. Mais à y regarder de plus près, certaines choses indiquaient que la fuite avait eu lieu qu'il y a très peu de temps. Un cheval et son attelage barraient le milieu de la route. Les étals de fruits et légumes du marché hebdomadaire étaient là, seuls. Une poupée de chiffon, trônait sur un tronc d'arbre, servant communément de banc à tous les vieux et veilles, et à toutes les mères, venus répéter les derniers commérages. Cette poupée avait l'air si triste, avec son œil droit à moitié arraché, et le tissu sale de sa robe déchirée. Cela rappela à Naïa l'amie de sa sœur quand elles étaient petites. Jamais Himé ne voulait la lâcher et encore moins la prêter. La pauvre poupée fut perdue lors de ce funeste… Mais quelle magnifique maison! Naïa passait devant une demeure à couper le souffle. Elle était d'un blanc immaculé. Sûrement constituée de pierre de Vosta, la bâtisse se distinguait du lot. Rien que l'import des pierres de la région reculée des carrières de Vosta, avait dû coûter le double de la construction même de la maison. Un haut fonctionnaire devait l'habiter ou alors un riche gestionnaire… Mais comme toutes les autres maisons, dans celle-ci aussi les gens s'étaient calfeutrés. Les arkas faisaient-ils si peur que cela ? Naïa n'en n'avait jamais vu, mais elle en avait souvent entendu parler.
Jadis les Arkas faisaient partie de la race des elfes, immortels et sages. Mais une maladie les frappait depuis plusieurs siècles : l'arkassia.
            Elle avait été ramenée des Pôles Interdits du nord, transportée par des plantes d'une beauté sans pareille possédant une multitude de couleurs chatoyantes dont le rouge, le fuchsia et le cyan, et une fragrance inoubliable, ensorcelante. Les elfes si contemplateurs de merveilles s'étaient laissés prendre au piège. Plus ils regardaient la plante, et plus ils voulaient la voir. Plus ils humaient son odeur et plus ils voulaient la sentir. Peu à peu ils devenaient dépendants de ce végétal hypnotique. Et le temps passait, leur transformation s'amorçait, se poursuivait et s'achevait. Ils devenaient des arkas!
            Elfes noirs, esclaves de feuilles, soldats de fleurs, bras des racines et branches maléfiques de l'arkassia. Leur seul but : le terrain, le pouvoir. Ils parcouraient les domaines à l'affût de nouvelles terres pour leur maître chlorophyllien. Parfois organisés par dizaine, voire une petite centaine (tout dépendait de la force de leur maîtresse), quelque fois solitaire, mais toujours à la recherche de moyens pour augmenter le pouvoir des plantes. Chaque elfe était contrôlé par une plante, et toutes les fleurs communiquaient entre elles. Dotés d'un grand pouvoir psychique les végétaux s'imposèrent dans la région des îles Boréales.
            Quelques humains furent eux aussi contaminés. Mais moins agiles et moins résistants ils périssaient en une saison. Les elfes, grâce à leur immortalité originelle, pouvaient vivre ainsi jusqu'à cinquante années. Les arkassias préféraient donc les humains comme nourriture fortifiant leur pouvoir psychique.
 
Soudain un cri survient derrière la Maison-blanche ! Naïa, aussi rapide que le vent, s'élance vers le lieu de l'agression. Courant et enfilant du même coup une flèche sur la corde, elle contourne le coin et décoche en un rien de temps (juste celui de viser la chose noire, armée elle-même d'un arc). La jeune guerrière bande son arme une nouvelle fois, pivote vivement sur elle-même pour sécuriser le périmètre. La pression retombe, les veines rétrécissent, les cœurs semblent stopper leurs battements…
L’homme, recroquevillé dans un coin, qui avait été quelques secondes plus tôt la victime de l’arkas, releva la tête doucement pour voir qu’il n’y avait plus aucun danger. Un sourire s’afficha alors sur sa face potelée :
-         Merci ! Vraiment merci pour tout ! Vous m'avez sauvé la vie ! Que voilà une demoiselle sans peurs !
Se relevant difficilement, il épousseta ses vêtements redressa le torse et ajouta d’un air naturel :
-         Bien sûr, j'aurais pu me défendre. Mais je n'aurais jamais envoyé cet arkas dans les Sous Mondes avec autant d'élégance.
Naïa, qui vit la porte de derrière ouverte et un cheval prêt à partir attaché à un arbre, comprit que l'homme voulait s'enfuir (lâchement), mais elle n'en fit rien paraître.
-         Nous allons fêter ça ! Dit joyeusement l'homme. Je me présente Drouchta Makinov, je suis le chef de cet humble village. Et pour vous remercier de votre bravoure je vais organiser sur le champ un banquet ! Venez avec moi. Et il se dirigea vers le centre du village, contournant la maison blanche pour rejoindre la grande rue.
-         Excusez-moi, je ne crois pas que…
Mais avant que Naïa ait pu finir sa phrase, elle se retrouva entourée par six petits yeux fuchsias, ainsi que trois triangles de métal elfique aiguisés à la perfection. Drouchta c'était déjà mit à terre, les mains sur la tête.
 
Naïa ne pouvait rien faire. Qu'elle risque sa vie était une chose, mais elle ne voulait en aucun cas risquer celle des autres. Doucement elle déposa son arme, sans quitter des yeux l’arkas qui se trouvait devant elle. Il avait la morphologie d'un elfe (élancé, oreilles pointues, cheveux longs…), mais avait la peau d'un noir d'encre. Cela contrastait extraordinairement avec ses yeux fuchsias et ses ongles rouges. Il portait un uniforme également noir, marqué du sceau des plantes : une grosse fleur aux multiples couleurs.
Alors c'était maintenant que Keisia venait la chercher ? Naïa ne comprit pas pourquoi elle eut un pincement au cœur. Elle qui voulait tellement mourir quelques temps plus tôt, devrait s'en réjouir, son souhait allait être exaucé. Pourtant…
Naïa ferma les yeux, et entonna le chant qui prépare à la mort, d'une voix si faible que seules elle et Keisia pouvaient être en mesure de l’entendre :
-         Oh Keisia! Que ma force te revienne, que mon sang devienne ton sang. Que mon corps meurt et que mon âme s'enfonce. Mydenmonde m'a donné la vie et toi tu la prends. Que ce soit ainsi. Nous ne…
Soudain, un bruit sourd, des sifflements de flèches, une gerbe de liquide tiède s'envole dans les airs et s'écrase sur le visage de Naïa. Celle-ci ouvre les yeux pour découvrir un arkas à ses pieds, et les deux autres aux prises avec un jeune homme monté à cheval.
En voyant de qui il s’agissait Naïa se demanda si elle n’aurait pas préféré être transpercée par les trois flèches arkas.
Mais elle n'a pas le temps de se lamenter, il faut agir vite, pendant que les agresseurs ont le dos tourné.
Elle saisi son arc, le bande rapidement et touche en plein milieu du dos l’arkas à sa droite. Dans le même temps, le troisième touche Marek à l’épaule et se retourne en direction de Naïa. Les deux se font face. Les deux sont prêts à décocher. Sous le regard de Marek et Drouchta on n'entend que les souffles rapides de Naïa et de l’arkas. Les poitrines se soulèvent, se baissent, le temps se dilate. C’est alors que l'arkas décide de reculer pas à pas vers la forêt et de disparaître dans les arbres.
Naïa s'apprêtait à le suivre, quand le chef du village lui dit:
-         Ne vous donnez pas cette peine, chère enfant, je ne pense pas qu'il reviendra. Il y a une semaine ils sont arrivés pour la première fois. Ils étaient une dizaine. On ne sait pas pourquoi, mais ils sont revenus tous les jours depuis, mais toujours moins nombreux, sans faire plus de dégât que ça. Un comportement bizarre…
-         Mais pourquoi avoir si peur alors ? Demanda Naïa.
-         Il n’est jamais mauvais d’être trop prudent. Comme je vous l'ai dit leur comportement est étrange, peut-être que cela cache une stratégie… Il se tut soudainement quand son regard se posa sur Marek, toujours sur son cheval noir, qui avait une flèche plantée dans l’épaule.
-         Oh ! Quelle catastrophe ! s’exclama le chef. Comment vous sentez-vous jeune homme ? Venez vite que je vous amène auprès de notre guérisseur !
Marek regarda Drouchta puis fixa Naïa avant de déclarer le sourire aux lèvres :
-         Ne vous inquiété inquiétez pas, tout va bien ! Ce n’est pas une pauvre flèche arkas qui… aura ma… La fin de sa phrase fut emportée dans sa chute. Il tomba lourdement au sol, les yeux à moitié clos. Drouchta s’approcha de lui et déclara :
-         Pauvre homme…
-         Si vous connaissiez Marek, vous ne diriez pas ça. Siffla Naïa entre ses dents.
Le chef du village appela deux hommes qui étaient venus voirce qui se passait de plus près, et leur ordonna d’emporter Marek rapidement.
-         Et bien j’aurais tout loisir de le connaître, enfin si son état le permet, pendant la soirée que nous allons organiser pour fêter la fin des arkas et honorer nos héros. J’espère aussi apprendre d’où vous venez demoiselle ?…
-         Naël… Excusez-moi, Chef, mais c'est ce que j'ai essayé de vous dire tout à l'heure, je ne suis pas là pour boire ou manger, je dois repartir rapidement…
-         Ecoutez, belle voyageuse. Vous avez au moins besoin de dormir, restez ici pour la nuit afin de vous reposer dans un bon lit moelleux de l'auberge. Vous pourrez toujours partir aux aurores demain. S'il vous plaît ?
Naïa réfléchit. En fait si elle voulait partir vite, c'était surtout pour que Marek ne la rattrape pas mais maintenant qu'il était là… Elle n’était pas obligée d’assister au banquet, et c'est vrai qu'un bon lit lui ferrait du bien.
-         Bon d'accord. Mais faites attention que lui, elle désigna Marek que les hommes allongeaient sur une civière de fortune, se tienne à bonne distance de moi !
-         Euh… Son regard vira de l'un à l'autre des protagonistes comme s'il se demandait si cela allait être possible. Oui, d'accord. Allez venez avec moi maintenant.
Il lui prit le bras l’informant qu’il voulait lui faire visiter le village et lui montrer sa chambre.
-         Votre village de Nol'Orc est assez impressionnant. Dit Naïa sans trouver quelque chose de plus intéressant à dire.
-         Merci. Répondit le chef rougissant.
-         La maison en pierre de Vosta est exceptionnelle. Ajouta Naïa.
-         Oh oui, c'est l'un de nos fabuleux monuments. Répondit Drouchta, sans quelque fierté. Depuis que je suis en service j'ai construit des bâtiments originaux. La Maison Blanche est ma demeure. La salle des fêtes, où aura lieu le banquet de ce soir est un peu plus loin, venez la voir…
Ils s'approchèrent d'une bâtisse au centre du village. Elle était de plain-pied, et construite comme les autres maisons, à deux détails près : d'abord elle avait cinq fois leur taille, et en plus possédait une forme originale, celle d'un pentagone. De là, on pouvait voir également, à l'entrée nord du hameau, une sentinelle représentant une femme drapée tendant le bras.
-         Qu'est-ce que cette statue ? Demanda Naïa.
-         La statue de la liberté ! s’exclama le chef.
-         Votre hameau recèle bien des étrangetés.
 
***
 
            Naïa avait voulu aider pour préparer la fête, mais tout le monde lui avait formellement interdit. Elle passa donc la journée à découvrir le village et ses habitants.
            Le soleil se couchait à l'horizon, allongeant les ombres des arbres à l'infini. Naïa voulut faire un tour dans le Bois du Dragon, avant de décider si elle allait se rendre au dîner ou pas.
            Les faibles rayons avaient du mal à traverser l'épais manteau des conifères, mais une autre chose illuminait les arbres : la toison flamboyante de Naïa qui se retrouva sous une lumière tamisée, marchant à pas lents. Une belle poire s'offrit aux jolis yeux verts et se sacrifia sur la douce langue. Le petit goût sucré du fruit émoustilla les sens de Naïa qui vérifia au moins quatre fois s'il n'en restait pas encore une ou deux. Peut-être qu'à la fête de ce soir… Ah mais allait-elle s'y rendre ? Elle était en deuil, elle ne devait pas s'amuser, rire, manger… Pourtant elle ne put s'empêcher de penser que c'était la première fois qu'on la fêtait, elle. Dans son ancienne vie, on l'aurait plutôt brûlée comme on avait brûlé sa sœur…
Que le goût de poire était loin maintenant. Naïa se sentit comme abattue par un poids insoutenable, et s'assit près d'un ravin. Ses yeux se fixèrent sur le fond comme si toutes les réponses à ses souffrances étaient réunies à l'intérieur de ce trou…
            Elle ferma les yeux, et se laissa bercer par le chant du vent s’engouffrant dans la végétation. Le peu de lumière, qui traversait le toit de verdure, venaient caresser son joli visage, et une odeur forestière lui chatouillait les narines.
Ainsi, Naïa entra dans une méditation profonde en communion avec la nature, et elle n'entendit pas les pas se rapprocher d'elle…  Un baiser se déposa au creux de son cou. Naïa déposa une baffe sur la joue de Marek.
-         Alors maintenant trop c'est trop ! S'écria t elle au bord de la crise de nerf (ou peut être en plein dedans). Vous n'êtes qu'un rustre ! Qu'un obscène petit bouseux ! Sans aucune fierté, aucune ! Vous possédez tous les défauts du monde, mais finalement vous êtes pathétique ! Oui pathétique ! Je n'ai jamais eu autant pitié de quelqu'un, avec votre aire supérieur et macho vous vous croyez intouchable!? Mais détrompez-vous, la seule chose qui me saute aux yeux, à moi, c'est votre vie morne et solitaire, dénuée d'amour. Vous pouvez allez crever dans ce ravin, je ne vous regretterais pas, et je crois qu'il n'y aura personne qui vous regrettera !
Elle avait prononcé ça, sans interruption et elle n'avait plus de souffle, elle regardait Marek. Il ne bougeait pas, ne parlait pas, il n'avait pas essayé de l'interrompre et ne savait pas quoi faire. C'était la première fois qu'on lui parlait de cette manière.
Naïa remarqua à peine ce désarroi, avant de repartir en trombe vers le village, laissant l'homme debout au milieu du bois, ahuri.
 
***
 
            Arrivé à Nol'Orc, Naïa vit tout le monde se diriger vers le Pentagone. Elle était dans un état tel qu'elle se dit qu'un bon verre ne lui ferait pas de mal. Elle entra donc dans la salle.
            Dès qu'elle y pénétra, elle fut projetée dans une atmosphère complètement antagoniste à celle qu'elle venait de quitter. Des odeurs fortes et multiples se côtoyaient. Des senteurs de fleurs provenaient d'encens qui brûlaient un peu partout. Une odeur de transpiration était déjà fortement présente (il faut dire que la chaleur régnait dans le Pentagone). Les fumets des différents plats disposés sur la table du milieu, s'offraient également aux narines des villageois. Le tabac et l'alcool accentuaient cette atmosphère lourde et encombrée.
 
            On pouvait à peine circuler. Des tables étaient disposées en pentagone autour du buffet, et une seule, à l'opposé de l'entrée, se trouvait surélevée par une estrade. Naïa fut installée à cette table, et on lui donna un verre d'alcool de Pirez (dieux des poires, dans les deux sens du terme), elle le but d'une traite.
Les plats remplis de mets épicuriens, furent alors servi. Des cochons au miel sur leur lit de patates nouvelles, des côtes de milkas grillées aromatisées aux herbes de la région accompagnées de salades cuites et de tomates braisées, et enfin de l'agneau à la broche.
On apporta également des plats que Naïa ne connaissait pas. Telle une sorte de steak coupé fin et compacté entre deux tranches de pain avec un peu de verdure, accompagné d'une boisson brune pétillante et de pommes de terre en forme de tige.
-         Comment cela s’appelle-t-il? Demanda Naïa à son proche voisin.
-         C'est un Ham-beurk-heure.
-         C’est de la viande de hamster ? Fit elle horrifiée, ne voulant pas manger une créature qu’elle avait possédée étant plus jeune.
-         Non. Ch'est du milkas. Répondit celui-ci la bouche pleine.
 
Au bout d'un certain temps, Naïa n'aurait su dire combien, Marek apparut à l'entrée du pentagone, son bras enveloppé dans une écharpe. Il parcourut la salle du regard, et quand ses yeux croisèrent ceux de la jeune fille, il partit s'assoir le plus loin possible. Mais sur le chemin il rencontra Drouchta qui lui dit une chose qu'elle ne pouvait que deviner, et quelques secondes après, Marek était installé à ses cotés, et cela ne plut ni à l'un ni à l'autre.
Naïa avait été égayée par l'abus de la boisson de Pirez, mais toute sa bonne humeur se vida aussi vite que l'alcool du dieu dans son verre. Pourtant, après avoir abusé encore plus des dons du dieu des poires (peut être un litre chacun), ils se retrouvèrent dans les bras l'un de l'autre. Ils riaient, criaient, chantaient (de préférence des chansons paillardes), mais à la surprise générale (en tout cas à celle de Naïa) Marek se mit soudain à pleurer.
-         Et la pucelle culbutée par… Criait Naïa, avant de s'arrêter pour écouter Marek.
-         Je suis trop nul ! Je ne suis qu'un bouseux ! Pleurnicha-t-il.
-         Mais non ! Le rassura Naïa lui tapotant l'épaule. J'ai dit ça mais je ne peux m'empêcher de critiquer toute personne qui croise ma route…
-         Non, c'est moi ! Insista Marek. Je le sais. Bien avant de te rencontrer j'étais comme ça. Je ne sais pas me comporter en société. J'ai toujours eu mon père derrière moi, il avait une place importante au village, et j'en ai toujours profité. Étant son seul fils, il m'a gâté, et cela n'a fait que me pourrir. Je suis devenu orgueilleux et insupportable ! Je n'ai pas d'amis et encore moins de femme, à 25 ans je suis seul et sans avenir. Si je t'ai suivi, c'est parce que je fuis mon village, où je ne suis qu'un moins que rien. Et j'espérais qu'avec toi cela changerait. Car tu es si courageuse, intelligente et belle. Je voulais juste m'améliorer à ton contact, mais comme d'habitude je me suis fait détester…
Tous les sanglots qu'il avait retenus durant cette grande tirade, ne purent l’être plus longtemps, et il s'effondra sur la table.
-         Je… je ne te déteste… pas… Hésita Naïa, ne sachant plus quoi dire.
-         Oh si… tu…tu me détestes ! Répliqua Marek se relevant et essuyant son visage d’un revers de manche, comme si le fait d'avoir raison lui redonnait courage. Et je te comprends. Moi aussi je me déteste. Toi… toi, tu es si exceptionnelle Naël !
Quand Naïa entendit ce nom et se rappela pourquoi elle le portait, elle sut qu’elle n’avait rien d’exceptionnel. Tout au contraire. Marek valait cent fois mieux qu’elle. Naïa fut alors, elle aussi, envahie d’un sentiment vicieux, s’insinuant dans chaque fibres de son corps, qui la rendit complètement abattue.
            Leurs yeux se croisèrent alors une nouvelle fois. Mais il n'y avait plus de haine et de dégoût à l'intérieur, mais une petite lueur. Et il se passa, à ce moment là, une chose plutôt inattendue – qui à mon avis ne vous surprendra pas trop – ils se rapprochèrent, et leur lèvres se rencontrèrent, timidement, puis avec un peu plus d'assurance. Et sans qu'ils ne s'en rendent compte, ni personne d'autre, ils se retrouvèrent devant une chambre de l'auberge.
 
Dès que la porte fut fermée, la flamme se calma, et Naïa recula près de la fenêtre, dans la lumière de la lune.
L'astre était plein. "Qu'elle est belle", pensa Marek. Sous cette lumière cendrée Naïa paraissait comme illuminée de l'intérieur. Sa peau semblait plus claire qu'à l'ordinaire, ses cheveux étrangement foncés, presque noirs, et ses taches de rousseur avaient disparues.
            Marek resta, quelques instants, subjugué par cette beauté nouvelle. Puis il s'approcha doucement de Naïa. Et, écartant d'une caresse ses boucles, il déposa délicatement des baisers au creux de son cou. Naïa ferma les yeux et fut parcourue de frissons. Marek, lui, parcourait, de ses mains, le corps chaud, épousant ses formes.
            Toujours debout, au pied du lit, il se recula et fit un geste pour dégrafer la chemise de Naïa, mais s'arrêta pour la regarder dans les yeux, ses yeux si noirs… Elle fit alors un pas en arrière pour se déshabiller elle-même. Elle dégrafa doucement son haut, mais avant de le faire tomber, elle se retourna, dévoilant son dos nu à Marek. De la même manière, elle enleva son pantalon, se découvrant entièrement.
            Elle resta là, sans bouger, essayant de se cacher derrière ses douces mains. Elle jeta un coup d'œil à l'homme derrière elle, et sourit. Marek s'avança prudemment, et du bout des doigts, effleura la peau satinée de la jeune fille.
            Il aurait pu embrasser se corps pendant des heures, mais préféra le mener dans le lit, afin de l'étreindre contre lui, peau contre peau.
Et cette nuit là, Marek lui fit l'amour avec tant de délicatesse, que Naïa éprouva des sensations qu'elle n'avait jamais eu, ce qui n'échappa pas à certains dieux.
 
***
 
            Naïa fut prise de haut-le-cœur quand, le lendemain matin, elle se réveilla près de Marek. Il lui fallut un certain temps pour se souvenir du reste, et au début elle crut que Marek avait abusé d’elle avant de se rappeler qu’elle était consentante.
Naïa se souvint également de leur conversation. Il avait été surprenant de découvrir un Marek si sensible. Son regard s’adoucit quand elle le posa sur l’homme endormi – ronflant toujours comme un troll. Il possédait un certain charme finalement. Un charme qu’elle n’avait pas remarqué, comme si Marek avait changé depuis qu’ils… Oh mes dieux ! C’est ça ! Le fourbe ! Le scélérat ! Ce saligaud avait joué la comédie afin d’atteindre son but !
            Naïa se sentit comme salie, souillée par cet homme qui avait réussit à la manipuler. C’en était trop !
La jeune fille, sortit brutalement du lit, puis se dit que réveiller Marek ne serait pas une bonne idée. Elle mit le minimum de vêtements, et sortit enfiler le reste dans le couloir, espérant qu’à cette heure matinale (de surcroît un lendemain de fête) il n’y aurait personne. A peine Naïa avait elle mit une jambe dans son pantalon, que la porte de la chambre d’en face s’ouvrit. L’homme qui en sortit regarda fixement la femme à moitié nue, avant que celle-ci ne lui réplique :
-         Je suis trop chère pour vous ! Fichez le camp !
L'homme la prit de haut et s'en alla.
 
***
 
Naïa sauta sur Opale, après avoir dévalée les escaliers et informée l'aubergiste que Marek payait la chambre. Elle partit (une fois de plus) au galop.
            Elle ne savait pas vraiment où aller, et se laissa donc conduire par les envies de son amie à quatre pattes.
 
Naïa se trouvait maintenant très au nord, à environ 30 km d'une grande ville côtière du Regaï : Sumis. Cette citée permettait le commerce avec toutes les villes bordant le Polaris (l'océan polaire du nord).
            Trois grandes villes, pour trois grandes civilisations, étaient reliées directement à Sumis.
            Greintak appartenait au royaume de Kinstein. Une nation belliqueuse, mais heureusement pour ses voisins, seules les guerres internes, entre clans, assouvissaient leurs envies. Devenues presque une compétition amicale, ces batailles n'engageaient que très peu de pertes humaines. Le plus souvent, il convenait de prendre le drapeau ou de tuer la mascotte (pauvre animal sans défense !) de l'ennemi, pour mettre fin au combat.
            Les vainqueurs remportaient une grosse somme d'argent, et confisquaient toutes les armes et armures ou objets de guerre, ce qui obligeait le clan vaincu à attendre la réhabilitation de son armée pour répliquer.
            C'est ainsi qu'allait la vie chez les Kinst. Et si leurs clans ne formaient qu'une seule et même nation, c'était dû au conseil des Légendaires. Un groupe de sages vieillards, qui maintenait une paix non apparente mais plutôt durable. Cela fonctionnait depuis des siècles, parce que chaque clan était devenu complémentaire dans les besoins. Aliments, bois, roche, eau… Tout se vendait à prix préférentiel entre les clans du Kinstein. Et bizarrement, aucun clan n'avait jamais tenté un blocus sur un autre, cela devait sembler beaucoup moins amusant qu'une belle bataille !
 
Misoto était la Capital du Nashabu. Emplie de personnes complètement à  l'opposé des gens que je viens de décrire. Ils avaient comme philosophie l'harmonie, le respect et la tranquillité, que ce soit avec les humains, les autres races, les animaux, les plantes ou même les objets.
            Ils ne connaissaient ni l'or ni les richesses matérielles qui ne relevaient pas d'un besoin vital. Les seuls échanges qui pouvaient se faire avec eux étaient donc gérés par le troc. Les Nashabus ne produisaient pas en quantité, mais la qualité de toutes leurs spécialités ne pouvait être égalée.
            Il était, contrairement à ce qu'on pourrait croire, difficile d'aller se réfugier dans ce pays, cela pour deux raisons. Premièrement, ils n'acceptaient pas une grande population, car, vivant près de la nature, ils ne voulaient pas prendre trop de ses dons généreux, de peur de lui voler la vie. Et deuxièmement, car il était très difficile de comprendre l'état d'esprit Nashabu s'il l’on n'avait pas reçu l'éducation des traditions et du respect de leurs façon de vivre.
La plupart des gens qui étaient accueillis, ne supportaient pas longtemps de ne pas pouvoir faire ce qu'ils voulaient sans demander l'avis des personnes plus ou moins concernées (ce qui était de rigueur en ce pays) et s'en allaient en ayant bien profité des générosités Nashabus.
 
            Ces deux nations étaient frontalières au Regaï. Le troisième royaume relié fortement à Sumis, était celui des Elfes, représenté par Younamia, par delà les îles Boréales infestées d'Arkas, mais Naïa n'en savait pas plus.
 
***
 
Depuis plusieurs minutes maintenant, Naïa se savait suivie, mais elle n'en laissa rien paraître. Au bout d'une demi-heure, un homme décida de se mettre à découvert, et de s'avancer à la même hauteur que la jeune cavalière.
-         Salut ! Lança Marek. Tu es partie un peu rapidement ce matin, sans dire au revoir en plus, c'est assez impoli.
Naïa, qui n'avait pas réagi à cette apparition devenue habituelle – cher lecteur je suis désolée de devoir vous imposer un homme si accablant et obstiné – répondit simplement, sans détourner le regard de l'horizon :
-         Salut…
-         De mauvaise humeur ce matin !? Fit-il avec un grand sourire. Tu ne me menaces pas de ton arc aujourd'hui ?
Elle ne répondit pas. Peut-être qu'en l'ignorant il finirait par se lasser et par partir. Naïa ne voulait vraiment plus de cet homme près d'elle.
-         Tu es bien silencieuse et fermée… Ce n'était pas le même discours hier soir… Susurra-t-il.
Cette fois, Marek n'y échappa pas. Naïa prit son arc et le mit en joue, encore plus proche du tir que les fois précédentes. Et au bord des larmes elle cria:
-         Que me veux-tu à la fin! Ça ne te suffit pas de m'avoir mise dans ton lit après m'avoir trompée !? Il faut, en plus, que tu viennes jusqu'ici me persécuter et me ridiculiser !? Pourquoi ?!
Marek baissa la tête, l'air abattu. La jeune rouquine ne s'y attendait pas, mais ne rangea pas son arc.
-         Je… Commença Marek…
-         Tu quoi !? Envoya Naïa.
-         Je suis désolé… pardonne moi…
-         De quoi ? S'écria Naïa. D'avoir profité de moi ? Non ne t'inquiète pas, c'est plutôt à moi que j'en veux d'avoir été aussi bête !
-         Non… je veux dire… je suis désolé de te suivre… Parce que, tu vois, ce que j'ai dit hier, c'était la vérité… Je n'en suis pas fier, mais je ne sais pas où aller… J'espérais qu'on voyagerait ensemble…
L'homme leva ses yeux implorants. Naïa le fixa, complètement perdue, ne sachant plus quoi faire, ni penser. Elle rangea alors son arc, et reprit son chemin, fermant les yeux, ne pensant qu'au vent dans ses cheveux et au soleil sur sa peau.
La journée se passa ainsi, Naïa se laissant guider par Opale, qui la menait un peu partout, et Marek la suivant à bonne distance mais sans se cacher.
            La nuit tomba et notre rouquine décida de se reposer près d'une falaise, à l'abri d'un bosquet, et Marek s'arrêta un peu plus loin vers un creux dans la roche qui, pensait-il, le protégerait de la pluie.
            Naïa sortit des sacoches, qu’Opale portait aux flancs, un peu de viande séchée, qu'elle fit bouillir avec quelques légumes et racines. Marek, quant à lui, n'avala pas de nourriture, faute de n'avoir rien emporté et de n'être pas aussi doué que Naïa pour la chasse.
La cuisinière le regarda longuement, se demandant ce qu'elle allait faire. Après un certain temps de méditation, elle se leva, rangea ses affaires, éteignit le feu, et rejoint Marek. Quand elle fut proche de lui, il se mit debout et lui jeta un regard interrogateur.
-         Tu oublies ce que j'ai fait hier, et j’oublie ce que tu as dit. OK ? Proposa Naïa.
Marek sembla hésiter, puis saisit la main tendue, et répondit :
-         Vendu ! Euh… Au fait, il te resterait un peu de ce délicieux potage que j'ai humé jusqu'ici ?
-         Oui, bien sûr. Si tu veux bien attendre deux secondes que je le fasse réchauffer, fit Naïa incapable de réprimer un sourire.
 
            Marek se restaura en silence, ou presque (si on exclut les bruits de cochon en train de se bâfrer), et dès qu'il eut fini, Naïa déclara :
-         Je vais me coucher, et n'essaye pas de t'approcher de moi durant la nuit !
-         Tu rêves ! Une fois, a déjà été assez horrible comme ça !
-         Quoi !? Mais je…je… Et bien moi, je ne me rappelle de rien, tu vois à quel point tes talents m'ont marqué ! Fit-elle hautaine.
-         Tu ne penses pas un mot de ce que tu dis. J'ai toujours comblé à la perfection toutes celles à qui j'ai offert mes dons… Répliqua-t-il.
-         Je suis l'exception qui conf… Je croyais qu'on ne devait plus parler de ça!? S'exclama-t-elle, se rendant compte, à temps, de la chose qu'elle avait failli dire.
-         Je vous ferais dire, mademoiselle, que c'est vous qui avez commencé… Dit-il calmement.
-         Je… Ce n’est pas vr… Mais devant la vérité, elle ne put se contenir. Grrrrrrrrrrrr! Lança-t-elle en allant se coucher.
-         Bonne nuit petit renard !
-         Grrrrrrrrrr!
-         Mais c'est qu'elle mordrait en plus ! Tu n'as pas la rage au moins ?
Et Marek s'endormit, riant sur ces dernières paroles, pendant que Naïa se demandait comment elle allait pouvoir le supporter plus d'une journée…
 
***
 
Le lendemain matin, Naïa fut désagréablement réveillée par des appels répétés :
-         Renard ! Eh le cordon bleu ! Tu vas te réveiller espèce de…
Naïa se redressa vivement, le regard mauvais, derrière ses cheveux en pagaille de la nuit. Mais avant qu'elle puisse dire quoi que ce soit Marek se défendit :
-         Calme-toi. Je voulais juste te réveiller, j'ai un truc à te montrer.
Le soleil avait déjà parcourue la moitié de la matinée, pendant que Naïa dormait. Cela faisait deux semaines que cette femme se levait aux aurores, et elle se rendit compte que ce repos lui avait fait du bien. Peut-être que la présence de Marek l'avait sécurisée.
-         Regarde ce que j'ai trouvé ! S'exclama le jeune homme.
Il lui montrait quelque chose derrière lui, sur la falaise. Naïa y jeta un coup d'œil et vit qu'il y avait une anfractuosité à travers la roche.
-         C'est pour me montrer un trou que tu m'as réveillé!? Lança Naïa.
-         Pas un trou, un passage…
            Naïa le regarda d'un air totalement blasé.
-         Ah oui là s'est sûr ! Ça change tout! Je me lève de suite.
Elle se dégagea des couvertures, frotta ses petits yeux laiteux, bailla ostensiblement, et s'assit près du feu pour prendre son petit déjeuner.
-         Bah alors tu viens ? Demanda Marek.
-         Tu rêves !
-         Quoi !? Mais tu viens de dire… Tu as mentis !
-         Quelle perspicacité ! Bravo je te félicite.
-         Mais Naël ! Ça mène à une grotte, et en plus il y a une torche à l'entrée! Y a forcément un truc intéressant dedans ! Aller, il faut y entrer, ce ne serait pas digne d'aventuriers comme nous de laisser passer ça!
-         Non. Toi tu es peut être un aventurier, moi je suis juste une fille qui cherche la paix et la tranquillité. Fit-elle sur le même ton que des explications destinées à un enfant.
-         Et les Arkas ! C'est être tranquille ça ?! Répliqua-t-il.
-         Ça c'est juste pour m'occuper l'esprit.
-         Mais regarde, moi je te propose un truc génial pour occuper ton esprit, viens avec moi… Supplia-t-il.
-         Vas-y tout seul, je te dis !
-         Mais c'est trop dangereux ! Les amis d'un groupe d'aventuriers ne se séparent jamais! Tout le monde sait…
-         Nous ne sommes pas un groupe d'aventuriers ! Tu es lourd à la fin ! Même au début d'ailleurs…
-         Ben puisque c'est ça, j'irais seul ! Décida Marek.
-         Tant mieux… Dit Naïa complètement désintéressée.
-         Et si je meurs tu resteras seule, par ta faute !
-         Que les dieux t'entendent. Pria-t-elle.
-         … Et tu n'auras qu'a me supplier pour avoir une part du butin ! Fit-il avant de s'en aller à travers le passage.
 
Naïa raviva le feu, et jeta un regard au loin. Le pied de la falaise était un peu en hauteur, il surplombait les arbres de la forêt qui descendait en pente douce jusqu'à la vallée luxuriante où l'on apercevait le Rib-nun, ainsi que l'horizon tracé par les Pics des Dieux, nus et abruptes.
Elle se demanda, alors, pourquoi elle était venue retrouver cet homme hier soir pour faire la paix. Le fait de continuer à l'ignorer aurait été une bien meilleure idée.
            Soudain un cri de détresse s'échappa de la grotte où déambulait Marek. Naïa tourna la tête et s'apprêtait à se lever, mais se retint pensant que l'homme en serait réjoui, il jouait sûrement la comédie… Et puis zut! Et si s'était sérieux ? Elle ne pouvait pas le laisser mourir ! Se mettant à quatre pattes, elle s'engouffra à son tour dans le passage.
            Naïa se retrouva dans le noir total. Mais le plus déstabilisant était cette sensation d'être passée dans un autre monde, et elle fut parcouru d'un frisson du bout des pieds jusqu'en haut de sa tête. Après quelques secondes, ses yeux étaient habitués et elle distingua la lueur de la torche.
-         Marek! Cria t elle. Réponds-moi. Marek!
Pas de réponse… Etait-ce si grave qu'il ne pouvait même pas répondre ? Naïa s'approcha prudemment de la lumière. La torche se trouvait là, à terre, mais aucune trace du jeune homme…
-         Mar…
-         Bouh!
Naïa fit un bond d'un mètre sur le côté et retint son souffle. Marek s'avança à la lumière et ramassa la torche.
-         Ne  t'inquiète pas Renard, ce n'est que moi.
-         Justement ! S'exclama Naïa. Comment cela ce fait-il que tu ne m'aies pas répondu ? Espèce d'idiot ! Je m'en doutais que tout était faux !
-         Quelle accusation ignoble ! Me crois-tu capable de te tromper ainsi ? C'en est vexant ! Répliqua Marek.
-         Ok, je te crois. Si tout va bien, moi je remonte.
Marek lui attrapa la main avec son seul bras valide.
-         Ah ben non ! Puisque tu es là, profites-en pour venir avec moi… Et il l'attira, sans la lâcher, dans les profondeurs de la grotte.
 
***
 
            L'endroit était humide et froid. Seule la main chaude de Marek dans la sienne, rappelait à Naïa que la vie existait encore quelque part. Dans cet antre sombre le temps était marqué par le bruit incessant de la chute des gouttes d'eau : ploc, ploc, ploc… plic, plic, plic…
Ils longèrent un lac souterrain, surplombé par une multitude de stalactites. La torche dégageait peu de lumière, qui se reflétait sur la surface noire et lisse de l'eau, ainsi que sur les parois miroitantes, il était impossible d'apercevoir l'autre rive.
Naïa remarqua juste quelques créatures albinos et aveugles, habituelles dans les grottes. Mais celles-ci, se comportaient de manière étrange. Elles ne fuyaient pas les deux explorateurs, au contraire, on avait l'impression qu'il en affluait de plus en plus, comme si elles étaient curieuses de savoir qui visitait leur maison.
Ils pénétrèrent de plus en plus profondément dans les entrailles de la terre, et Naïa fut gênée comme si ce lieu était intime, et qu'ils n'auraient jamais dû y entrer.
 
            Au bout d'un certain moment, nos deux jeunes explorateurs détectèrent une lumière qui ne provenait pas de leur torche. Marek marcha d'un pas plus pressant.
-         Je te l'avais bien dit ! Regarde ! Je te l'avais bien dit! Répéta-t-il.
La lueur s'échappait d'un passage sur la paroi qui entourait le lac. Dès qu'ils y entrèrent ils furent envahis par une douce tiédeur.
C'était une salle circulaire, où les murs étaient recouverts de symboles énigmatiques, et dont le plafond ne se laissait même pas deviner.
Au centre de ce cercle, se dressait un piédestal, encore plus recouvert de runes incompréhensibles, où se trouvait une sphère diffusant cette forte lumière, tantôt jaune, tantôt rouge.
            Naïa et Marek s'approchèrent de l'artéfact, et commencèrent à tourner autour, tel des vautours attendant la mort d'un pauvre animal.
-         Whaou ! Ça doit valoir une fortune ! S'extasia Marek.
-         Tu n'es jamais sensible à la beauté des choses ! Répliqua Naïa horrifiée.
-         A tes cotés, Renard, j'ai perdu la notion de beauté… Dit-t-il sans quitter la boule des yeux.
-         Arrête d'essayer de me charmer, ça ne marche… Quoi !? Non mais qu'est ce que ça veut dire ça ?! S'exclama-t-elle, venant de comprendre que ce n'était pas un compliment.
-         Regarde ! Plus on s'approche et plus elle brille… Fit Marek examinant toujours la sphère.
C'était vrai. Naïa regarda de plus près, mais l'objet dégageait une telle lumière, qu'il était impossible de savoir de quelle matière il était fait.
Inexplicablement, Naïa se sentait mal à l'aise. Elle aurait voulu sortir de la caverne, autant qu'elle ne voulait pas y entrer… Et soudain la main de Marek se tendit, les doigts près à effleurer la surface lumineuse…
-         Marek, non ! Ne fais pas…
Un frôlement. Un flash de lumière, et Marek est projeté au loin dans les airs, atterrit brutalement contre la paroi. Naïa se protège les yeux de l'aveuglement. La torche roule dans une flaque d'eau. C'est le noir complet.
 
 

FIN DU CHAPITRE 3
 

 
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