image de fond
Aussi en .pdf : Chapitre 2

Chapitre II


            Nous sommes aux abords d’un village enveloppé par la nuit noire d’un rude hiver. Les nuages grondent dans les cieux, et des éclairs zèbrent l’horizon. Une ombre furtive, discrète, passe dans le silence. Sûrement une âme errante, cherchant le moyen de quitter la terre pour enfin se reposer dans les Sous-Mondes, destinés à ceux qui n’ont plus de part corporelle.
            A l’est de ce hameau, après avoir traversé une petite ruelle, nous nous retrouvons devant l’auberge : "Le poney blanc". Vieille gargote en pierre, elle se dresse fièrement près d'une forêt. Abritant une famille de quatre enfants, trois filles et un garçon, elle possède aussi deux chambres d'hôtes. La porte en bois n'a jamais cédé devant les assauts répétés des bougres d'ivrognes toujours assoiffés de boissons alcoolisées… D'ailleurs en cette nuit orageuse, quelqu'un vient y frapper.
 
            Trois coups résonnèrent. Gwénaël se leva de sa paillasse, se demandant pourquoi elle s'était réveillée. Mais aussitôt d'autres tocs retentirent. Cette fois la jeune fille retrouva ces esprits et descendit ouvrir la porte.
            Ce fut la mort qui l'accueillit, accompagnée par un éclair qui illumina toute la vallée et un coup de tonnerre qui fit trembler la terre jusqu'au plus profond de ses entrailles, suivit d'une pluie diluvienne. Cette mort avait pris les traits d'une jeune fille maculée de sang et de larmes, tenant une épée dans une main et la bride d'un cheval dans l'autre.
Sans un mot la mort attacha l'animal près de la porte, et le débarrassa de la lourde charge qu'il avait sur le dos. Délicatement elle alla la déposer sous l'abri des réserves de bois. Puis elle entra dans l'auberge l'épée toujours empoignée fermement comme si celle-ci faisait partie intégrante de son corps. A la lueur du feu qui régnait à l'intérieur, Gwénaël, qui n'avait pas bougé d'un pouce au pas de la porte, reconnu les traits de Naïa.
-         Dame Naïa? Mais que faites-vous ici?
La jeune femme n'eut pour toute réponse qu'un regard emplit d'une tristesse infinie. Naïa s'écroule à terre. Des cris déchirent la pièce. Et tout le reste de la nuit, jusqu'à ce que le soleil prenne la relève de la lune, les larmes coulent et s'écoulent, mouillent les joues, l'épaule et l'épée…
 
            Quand le soleil fut à son zénith, le corps de Himé fut incinéré, selon les ancestrales coutumes du peuple du Regaï. Les oiseaux chantaient et le vent faisait danser la végétation. Gwénaël avait choisi l'endroit de la cérémonie : un lieu reculé près d’une falaise.
Sous les yeux de Gwénaël et de sa famille, Naïa énonça les mots qui accompagneraient Himé dans son dernier voyage.
-         Keisia, déesse de la mort, je t'en pris accueille l'âme de ma sœur dans le premier Sous Monde, près de toi. Fais-lui une place de choix dans ton royaume, car elle n'avait pas mérité tant de souffrances.
Elle embrassa le front de Himé, et jeta le flambeau sur les branchages, ceux-ci prirent feu instantanément. Les autres participants déposèrent leurs offrandes dans les flammes : fleurs ou nourriture…
-         Je suis désolée ma chérie, susurra Naïa, mais je n'ai pas pu récupérer grand chose dans la maison, mais j'ai quand même retrouvé le collier de maman, celui qu'elle m'avait prêté le jour où… tiens je te le remets, prends en soin. Et puis je voudrais que tu puisses te défendre si des ennemis t'attendent là où tu vas, alors…
Naïa pris l'épée de son fourreau la regarda tendrement une dernière fois, et la planta violemment dans le sol. Une bourrasque de vent suivit, et on crut sentir comme un frisson dans la terre. Le vent stoppa net.
-         Et toi Keisia, entends-moi bien! S'écria Naïa. Je t'attends! Tu as pris la seule chose qui me raccrochait à la vie, alors je t'en pris par compassion prends-moi aussi…
           
Ce furent les derniers mots de la femme. Elle resta là, le regard perdu dans les flammes où le corps de Himé finissant de se consumer, l'âme en peine. Elle s'enferma dans le silence et resta dehors trois jours durant, qu'il vente, qu'il pleuve ou qu'il neige. Malgré toutes les supplications de Gwen pour la faire rentrer. Sans étonnement, Naïa tomba, alors, gravement malade.
 
***
 
Le premier jour, la toux lui déchira la gorge et les poumons. Le deuxième jour, après avoir vomi abondamment le peu de nourriture que Gwénaël avait réussi à lui faire avaler, se fut le sang puis le pus qui sortirent de sa bouche. Pas un seul mot, ni un seul cri, ni un seul gémissement. Le troisième un profond sommeil s’empara d’elle.
 
            Gwen supplia ses parents, en leur rappelant ce que Naïa avait fait pour elle, et ils acceptèrent de faire venir une guérisseuse, malgré le coût de telles personnes.
Après avoir pris le pouls de la souffrante, s'être informée des troubles en présence, et avoir réfléchis longuement sur les dispositions à prendre, elle déclara :
-         Tu devras t'en occuper chaque jour, cela va être très difficile et j'en serais étonnée si cette jeune fille s'en sort, car elle n'en a pas envie.
-         Sa sœur est morte… il y a une semaine environ… assassinée violemment, brûlée avec leur maison. Répondit sombrement Gwénaël.
-         Oui… Je comprends pourquoi elle ne veut plus se battre. Peut être devriez-vous la laisser rejoindre sa sœur… Hésita la soignante.
-         Il n'en est pas question! Vous devez sauver les gens, non? Alors faites votre travail!
-         Ce n'est pas cela, mais si elle guérit que fera-t-elle toute seule?
-         Elle restera avec moi, elle pourra travailler ici et devenir un membre de notre famille…
La guérisseuse leva les yeux au ciel sans ajouter un mot, comme si elle connaissait bien ces jeunes filles qui s'emballaient pour un rien. Au moins elle respecterait rigoureusement le traitement même s'il était lourd et contraignant.
-         Ecoute. Voici une plante médicinale, c'est du coxion. Je n'en ai pas plus, alors tu devras aller t'en procurer, avec de la chance tu en trouveras dans la région, elle aime les coins humides et ombragés. Ensuite il faudra la préparer. Cela demande de la rigueur car une partie de la plante est toxique et sa décoction demande du temps et de l'attention… Tu sais écrire?
-         Oui.
-         Alors prends note. La coxion est une plante d'environ 50cm, et…
 
            Gwen resta au chevet de Naïa, qu'elle avait installée dans son propre lit, pendant une longue et épuisante semaine supplémentaire. Ses journées étaient divisées entre son travail à l'auberge et son rôle de soignante auprès de Naïa. La plupart du temps, elle se levait avant les premiers rayons du soleil pour ne retourner au lit que bien après la nuit tombée. Elle préparait chaque jour la décoction avec de moins en moins de difficultés, le plus dur restant de la faire boire à Naïa. Car celle-ci ne voulait pas avaler ce liquide qui dégageait une odeur acre. Heureusement, Gwénaël réussit, après plusieurs tentatives, à trouver une parade : elle chantait une douce chanson et massait lentement la gorge.
            Elle devait également faire baisser la fièvre, qui provoquait de fortes sueurs. Pour cela, elle allait deux fois par jour à l'autre bout du village chercher de l'eau fraîche au puits. La guérisseuse lui avait aussi demandé d'enlever le pus de la trachée en administrant une solution à base de miel.
            Gwen s'efforçait aussi de nourrir sa sauveuse. Le plus souvent elle lui donnait de la soupe tiède et du pain prémâché, mais elle lui apporta aussi un bout de viande séchée qu'elle lui administra en bouillon.
            Au bout de cette semaine, Naïa vivait encore. Mais combien de temps peut vivre une personne qui ne le souhaite pas?
 
***
 
-         Naïa ? … Fille de la Lune, élue du Soleil? Naïa…
-         Mmmm…Quoi ?... Où suis-je ?
            Naïa essaya d'ouvrir les yeux, mais elle n'aperçut que du noir, qu'une infinité d'ombre. Elle avait l'impression de flotter dans une sorte de néant…
-         Naïa, j'ai besoin de toi…
            Cette voix féminine semblait venir de partout et de nulle part, comme si elle résonnait sur les murs d'une pièce géante et vide…
-         Qui êtes-vous? Comment connaissez-vous mon nom ? Naïa était complètement perdue et avait du mal à rassembler ses pensées.
-         Je sais beaucoup de choses, et pourtant ce n'est pas assez… Je suis Keisia.
            A l'écoute de ce nom, Naïa se sentit chavirer. Ça y'est? Depuis le temps qu'elle souhaitait s'en aller, enfin la déesse l'avait entendue!
-         Oh Keisia, ça fait tellement longtemps que je t'attends! Tu es venue pour me ramener près de toi! Merci. Je…
-         Non, Naïa. Je ne suis pas là pour cela. Tu as encore une mission à mener sur Terre. Tu es d'une importance sans égale dans un combat qui a eu lieu il y a des millénaires et qui doit bientôt recommencer.
La jeune fille eut un peu de difficulté à saisir tout de suite le sens de ces paroles, mais la déesse anticipa :
-         Ecoute, je sais que tu dois avoir d’innombrables questions, et je n'ai pas toutes les réponses. Mais j'ai la capacité de sentir quand des âmes vont me rejoindre, et j'ai senti qu'un flot, qu'un torrent d'âmes allaient se déverser dans les sous mondes, si toi tu ne restais pas en vie.
-         Il faut que je vive!?
Naïa n'en pouvait plus, la seule chose qu'elle voulait, la seule chose qu'elle souhaitait plus que tout, lui était interdite.
-         Oui. C'est la seule chose que tu dois faire pour le moment : te concentrer et tout faire pour rester en vie, c'est primordial.
-         Keisia! Je suis gravement malade! S'exclama la jeune rouquine.
-         Je sais. Répondit calmement la divinité. Comment crois-tu que je puisse communiquer avec toi? C'est, en partie, parce que tu es entre la vie et la mort. C'est extrêmement compliqué de communiquer aux mortels. Et heureusement d'ailleurs! Je ne vais pas pouvoir te parler encore très longtemps. Ma force faiblit pour te maintenir consciente et implanter ma voix dans ton esprit.
            Naïa, qui avait un peu perdu le fil de la conversation et qui commençait à replonger dans un profond sommeil, reporta son attention sur les paroles de Keisia :
-         Ecoute-moi bien. Je n'ai pas le pouvoir de te sauver. Mais je n'emporterai pas ton âme, cela te laissera un court répit. Ensuite il y a une jeune fille qui veille très bien sur toi, c'est grâce à elle que tu es encore vivante…
-         Gwénaël ! Oh elle est formidable ! Je la remercierai si je m'en sors…
-         Ne t'inquiète pas, la troisième chose devrait t'aider. Lourdia, la déesse des guérisons miraculeuses, me doit un service, et tu en auras besoin. Pour finir, il y a une chose très importante si tu veux que cela réussisse : il faut que tu aies envie de vivre plus que tout. Il ne faut plus penser à ta sœur…
La voix se faisait de plus en plus lointaine…et Naïa eu soudain une question :
-         Ma sœur ? Va-t-elle bien ?
-         Naïa je t'en pris, n'y pense plus sinon cela te perdra. S'il te plaît, vis. Vis à tout prix. Et n'oublie jamais que tu es une fille…
Une fille ? Qu'elle conseil bizarre ! Et en replongeant dans le néant Naïa pensa qu'il ne serait pas très compliqué de se souvenir de sa nature féminine : il suffirait qu'elle regarde sa poitrine.
 
***
 
            Depuis deux jours, Gwénaël, à son grand soulagement, avait remarqué un changement dans l'état de Naïa. Comme si, enfin, celle-ci décidait de se battre contre la maladie. Cela donna de nouvelle force à notre belle blonde et elle redoubla d'effort.
Un soir comme par miracle – allez savoir pourquoi – Naïa se réveilla.
-         Mmmm… Keisia? Marmonna-t-elle.
Gwénaël sursauta en faisant renverser une partie de la potion qu’elle était en train de préparer. Naïa se redressa un peu. Gwen lâcha alors vivement le bol et se précipita au chevet de la malade.
-         Oh vous êtes réveillée ! Je suis si heureuse !
Pour donner plus de corps à ses paroles, elle se jeta au cou de Naïa, celle-ci s'effondra sous ce poids inattendu. Gwen regarda sa protégée, et se rappela qu'on ne se remettait pas si vite d'une grave maladie.
-         Je suis désolée. Allongez-vous. Elle l'aida à remonter la couverture. Voilà comme ça. Alors ? Comment ça va ? Vous pouvez parler ?
-         Mal… Dit Naïa d'une voix rauque en désignant sa gorge.
-         Oui oui, il ne faut pas forcer. Vous revenez de loin dame Naïa. Oh je suis si contente !
Naïa regarda autour d'elle. Elle avait encore du mal à rassembler ses esprits. Apparemment, elle se trouvait dans une petite chambre exiguë, avec une armoire, une table et une chaise comme seuls meubles, sans compter le lit sur lequel elle était allongée. Il y avait une porte et une fenêtre aux lourds rideaux gris, cependant aucun rayon de soleil ne passait et la chambre était éclairée par deux bougies, c'était donc la nuit…
-         Combien… Essaya-t-elle de dire. Temps… dormir?
-         Euh… Vous avez dormi plus de deux semaines. Mais il semblerait que vous alliez mieux maintenant. Répondit Gwen en lui apportant son infusion. Buvez.
Notre apprentie guérisseuse l'aida à se redresser en lui callant le dos avec un coussin, et lui porta le bol à la bouche.
 
            Pendant que Naïa avalait avec peine sa boisson, Gwen lui raconta ce qui c'était passé durant son sommeil. Comment elle avait pris soin d'elle, convaincu ses parents de faire venir une guérisseuse (Naïa fit comprendre au passage qu'elle rembourserait, évidemment, cette dépense), surmonté la fatigue, en insistant sur l'importance de la guérison.
            Ensuite, tout en rougissant, Gwénaël exposa son idée à laquelle elle tenait tout particulièrement : que Naïa reste à l'auberge et devienne un membre de la famille. Ainsi elle n'aurait pas à s'en faire pour trouver du travail et un toit !
            La jeune rouquine la remercia chaleureusement et lui répondit qu'elle y penserait, dès qu'elle se serait reposée.
-         Bien sûr! Dormez tranquillement. Je reste là de toutes façons, j'ai installé une paillasse au fond de la chambre au cas où vous auriez besoin de moi.
Avant de se coucher, elle regarda une dernière fois Naïa et ajouta :
-         C'est un vrai miracle que vous soyez en vie…
-         Grâce…toi. Fit Naïa avec la voix d'un narsgal qui aurait voulu parler.
-         Non ! Je suis sûre que Lourdia y est pour quelque chose ! Bonne nuit.
-         Bonne…nuit… Merci.
Gwénaël éteignit les bougies, et Naïa se retrouva dans le noir. Bizarrement, cela lui rappela qu'elle avait entendu parler de Lourdia récemment. Lourdia… la déesse des guérisons miraculeuses… Naïa avait maintenant la certitude, sans savoir pourquoi, que Gwen avait visé juste. Elle ne pu y réfléchir bien longtemps, car Rompshit la prit dans ses bras…
 
***
 
            Le lendemain matin, Naïa se réveilla aux aurores. Elle avait encore très mal à la gorge mais se sentait globalement beaucoup mieux. Et même si elle n'était pas encore en pleine forme, elle avait envie d’aider, dès aujourd’hui, les personnes si généreuses qui l’avaient recueillie.
            Elle descendit donc dans la salle de l’auberge. Quand Gwénaël la vit elle accourut pour lui dire d’aller se recoucher.
-         Non, ça va très bien. J’ai envie de sortir un peu.
Quelques badauds se trouvaient assis aux tables massives avec un ragoût ou une choppe de bière devant eux et regardaient la nouvelle venue avec grand intérêt. La mère de Gwen était derrière le comptoir à essuyer les verres en vraie matrone, elle regardait la scène d’un air bienveillant. Naïa se tourna vers elle et lui octroya un large sourire.
-         Je vous remercie grandement pour l’hospitalité que vous m’offrez et j’aimerai pouvoir vous aider. Auriez-vous quelque chose pour moi ?
-         Tout ça est normal chère enfant. Vous devriez encore vous reposer. Mais je comprends qu’après deux semaines au lit vous vouliez sortir. Gwen allait partir au marché, vous pourriez l’accompagner.
-         Ce sera avec grand plaisir.
Naïa jeta un coup d’oeil à Gwénaël et vit que celle-ci rayonnait de joie à cette idée. Pendant que Naïa allait chercher son manteau, Gwen alla prendre les paniers et attendit à l’entrée de l’auberge.
 
            Le village d'Hamfeust comportait environ deux centaines d'habitants. Il ne disposait pas d'une situation géographique aussi bénéfique que Xoak, mais le poney blanc avait bonne réputation, et on y faisait volontiers un petit tour. C'est ainsi que l'auberge devint un lieu de rendez-vous pour les voyageurs des environs, afin qu'ils puissent déguster – ou plutôt dévorer – la spécialité : grillade de milka au miel, accompagnée d'un grand pichet de bière de la région.
            Ce jeune hameau n'excédait pas quatre générations, mais possédait tout ce dont on peut avoir besoin.
Un grand marché, tous les jours, emplissait les rues. Les cris des vendeurs, exposaient les mérites de leurs produits, et ceux des animaux, montraient leur détresse (car ils se voyaient déjà tournant doucement au dessus du feu, embrochés).
            Ce marché était connu pour sa mixité, et on y retrouvait souvent des elfes, vendant arcs et flèches (spécialités de leurs armuriers) ou soie elfique (secret jalousement gardé par leurs tisseuses). On pouvait voir, quelques fois, des géants. Ils ne possédaient pas une intelligence hors pair, mais leurs muscles pouvaient porter jusqu'à une tonne de roche des montagnes, et ils proposaient leurs services à tous ceux qui leur proposaient trois ou quatre milkas (met favori de cette espèce). Et enfin, dans l'ombre des géants, et des hommes aussi, les nains. Dernière de ces espèces exotiques, comme les surnommaient les humains, ils étaient maîtres dans l'art de la forge. Souvent durs en affaires, toujours grognons, ils ne se laissaient pas marcher sur les pieds – et surtout ne répondez jamais que vous ne les aviez pas vu, car alors… – et savaient ce qu'ils voulaient.
Ce n'était pas la première fois que Naïa voyait des nains. Mais beaucoup de gens, vivaient et mourraient sans en avoir jamais aperçu un seul. Ni d'elfes et de géants, la plupart du temps, non plus. C'est simplement grâce à ses nombreux déplacements dans presque tous les marchés de la région, que Naïa avait eu cette opportunité.
            Les espèces, autres que l'homme, dotées d'une intelligence étaient au nombre de trois: géants, nains et elfes (les Arkas étant des anciens elfes ne sont pas comptés). Et ces peuples – souvent qualifiées d’exotiques – ne possédaient pas plus d'une dizaine de cités connues sur la planète : quatre cités elfes, quatre cités naine, une cité géante et une cité Arkas. Les elfes possédaient un royaume mais ils se trouvaient loin vers les pôles interdits, et nul ne savait si leur population s'approchait de plusieurs milliers ou bien frisait le million. Ainsi les nains et les géants étaient tolérés dans les montagnes des terres humaines, tant qu'ils ne cherchaient pas à s's'étendre. Il était donc assez rare de croiser un de ces êtres.
 
Hamfeust n'était pas ce qu'on peut appeler un village de bouseux – comprenez paysans – comme le qualifierait quelques chevaliers hautains ou seigneur farcis de pièce d'or, car la plupart des habitants possédaient un commerce. Coiffeur-barbier, couturière, artisans… Chaque échoppe rivalisait d'imagination et de moyens pour attirer le regard. D'ailleurs, l'une d'elle rendit Naïa bien nostalgique : la forge.
            La jeune rousse voulut y faire un tour, mais l'homme qui s'en occupait lui fit bien comprendre "qu'il n'y avait rien pour les bonnes femmes ici". Elle aurait sans doute répondu rageusement si elle ne s’était pas souvenue qu'il valait mieux rester discrète.
            A vrai dire, Naïa se demandait s'il était bien prudent de rester là. Certes, aucun indice ne pouvait mener jusqu'ici, mais on la recherchait sûrement, et tôt ou tard… De plus, même sans raison de vivre, elle avait la conviction qu'elle ne devait pas se faire prendre, qu'elle devait rester libre et en vie.
            Gwenael la sortit de ses pensées en lui donnant le panier plein de poires qu’elle venait de remplir. Naïa vit alors le visage enfantin de Gwen, avec ses longs cheveux blonds et ses yeux pétillant d’admiration. Que pourrait-elle bien penser si elle apprenait la vérité, et que pourrait-il lui arriver si on retrouvait Naïa chez elle ?
 
***
 
-         Eh, mon brave ! Celui qui avait lancé l'interjection montait un étalon noir pur sang, flanqué du sceau du Regaï. Et la personne qu'il interpellait était loin d'être un brave, mais un mendiant dépensant toute son aumône en beuverie.
-         Oui, mons'nieur … Répondit l'homme en se levant péniblement pour tituber vers le cheval, une bouteille à la main. Que me vaut… hips… l'honneur ?
Le cavalier fronça les narines devant l'odeur infecte, et maudit le capitaine qui l'avait envoyé ici. Mais les héros doivent toujours affronter les pires ignominies.
-         As-tu vu une jeune fille rousse dernièrement ? Elle s'appelle Naïa Sendo, mais elle a peut-être changé de nom. Elle possède une jument de trait à la robe alezane, et porte le pantalon.
-         Une jument avec un bénard!? Sûr que si… hips… j'avais vu ça j'men s'rai souv'nu!
-         Mais non ! C'est la fille qui porte des vêtements d'homme, pas le cheval ! S'énerva le chevalier.
-         Et oh ! Faut pas m'parler comme ça ! Je suis pas n'importe qui moi ! Je…
            L'un des trois autres hommes qui faisaient partie de la mission intervint :
-         Mais non, mon brave… Excuse mon collègue. Prends ça pour la peine. Il lui lança une pièce de bronze.
-         Pas grave, répondit le mendiant sentant qu'il pouvait tirer profit de la situation. Vous dites une jeune fille rousse… mmmhh, ça m'dit un truc… ouais j'crois que j'en ai vu une…
-         S’appelait-elle Naïa ? S'impatienta le premier cavalier.
-         Euh… j'men rappelle pas. Vous savez la mémoire d'un vieil homme…
-         Et trois autres pièces de bronze te la rafraîchiraient t'elles ? Dit le second.
-         Oui pt’ être, mais j'ai si faim… Répliqua le villageois jetant un oeil à la bourse bombée du chevalier.
-         Ok, une pièce d'argent si tu nous conduis à la fille.
Le regard ébloui par le métal précieux, le mendiant tendit la main pour saisir la pièce, mais on la retira vivement.
-         D'abord la fille…
-         Ouais, dac… C'est par là ! Et s'nieur, peux vous demander c'que vous lui voulez à c'te pauvre enfant ?
-         Ne vous fiez pas aux apparences, cette femme a …
Non loin de là, se tenait Bulrik. Habitué depuis plus de dix ans du poney blanc, et grand ami de l'aubergiste, cet homme venait d'être témoin d'une révélation surprenante. Et conscient que s’il ne la partageait pas rapidement, il ne pourrait sûrement plus boire sa bière à l'auberge d'Hamfeust, il courut donc vers celle-ci.
            Bulrik connaissait un raccourci, et heureusement les chevaliers étaient ralentis par le vieux Fargon. C'est grâce à cela qu'il arriva à temps pour tout raconter à l'aubergiste. Celui-ci, enragé par la nouvelle, abandonna son poste et fila à l'arrière de la bâtisse, où Naïa et Gwénaël coupaient du bois.
Il se précipita droit vers Naïa, et sans qu'elle puisse comprendre, l'agrippa au col, et lui vociféra :
-         Sale petite garce ! Les chevaliers du Regaï arrivent ! Ils savent que tu es là! A cause de toi on va se faire arrêter pour avoir hébergé une fugitive !
-         Papa ! Qu'est-ce qui t'arrive ! S'exclama Gwen les larmes aux yeux. Que se passe-t-il?
L'homme jeta Naïa contre les rondins, et lui ordonna :
-         Dis-lui! Dis-lui ce que tu as fait ! Pourquoi on te recherche ! Parle !
Naïa, surprise et honteuse, n'osait pas dire un mot… Elle ne pouvait pas affronter le jugement de Gwénaël. Celle-ci la dévisageait, et lui demanda d'une voie étranglée :
-         C'est vrai ? Tu es en fuite ?
La rouquine acquiesça d'un signe de tête, complètement abattue. D’abord sous le choc, Gwen se ressaisit et réagit au quart de tour :
-         Alors il faut que tu partes. Vas-t’en vite avant qu'ils ne te prennent.
-         Gwenaël ! Répliqua son père. On ne peut pas la laisser s'en aller ! Tu ne sais pas ce qu'elle a fait ! Si elle s'enfuit grâce à nous, on nous mettra en prison. Notre seule chance c'est de la livrer…
-         Non ! Dit-elle catégoriquement. Je ne sais pas ce qu'elle a fait de mal, mais je sais qu'elle m'a sauvé la vie. Je ne la laisserais pas tomber. J'ai un plan… Papa va chercher l'argent de la caisse (l'homme ne broncha pas).Vite!
Hésitant il obéit devant la détermination de la jeune fille. Quand il revint, elle saisit la machette qui était restée plantée dans un rondin, et s'entailla la gorge sous les yeux écarquillés de Naïa et de son père.
-         Voilà. Tiens Naïa. (Elle lui tendit l'arme). Papa tu diras que Naïa m'a menacée quand tu lui as appris que tu savais, que tu as été obligé de lui donner la caisse et qu'elle s'est enfuit avec. Trouve une cachette pour l'argent, comme cela nous ne serons pas inculpés. Maintenant Naïa, pars vite.
La femme, toujours à terre, regarda Gwénaël, puis l'homme qui l'avait hébergé. Elle chercha à réfuter l'idée risquée, mais le père fut plus rapide :
-         Allez ! Pars avant que je ne change d'avis… (Naïa ne bougea pas et des bruits de sabot résonnèrent de l'autre côté de l'auberge…) Maintenant!!!
            Naïa sauta sur ses pieds, puis sur son cheval attaché à l'arrière, et partit au galop dans la forêt sans se retourner. Les larmes inondant son visage. Mais qu’allait-elle devenir ? Elle était seule, avec un cheval, trois pièces d'argent et aucun vêtement chaud pour passer la nuit…
 
 
FIN DU CHAPITRE 2


© Tous droits réservés - 2009 Arciésis.

Commentaires

Page : [1]

Message



© 2000 - 2010 Arciésis, tous droits réservés.