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Chapitre I


Naïa chevauchait au galop à travers les plaines du Regaï, sa crinière de feu embrasant son sillage.
Cette jeune femme aimait parcourir le domaine où elle avait grandit. C’était pour elle des moments de liberté jouissifs, rien ne pouvait l’arrêter. Elle aurait pût évincer d’un seul coup d’oeil tout obstacle qui se serait risqué sur son chemin. Un regard de braise, des cheveux flamboyants. Naïa était un être enflammé, brûlant d’une passion sans nom inconnue de simples mortels.
 
            Les plaines que foulait Opale, la jument de Naïa, étaient situées dans une immense vallée, bordée au nord par le Rib-nun, un fleuve gigantesque. Celui-ci prenait sa source à l’est dans les Pics des Dieux, pour couler tranquillement à travers les prairies nordiques, en contournant la chaîne montagneuse de l’ouest, la Margate…
Soudain, un cri retentit. Naïa stoppa net. Elle venait de reconnaître la voix de détresse d’une femme attaquée.
A droite. A gauche. Naïa se fiait à son ouïe, guettant le moindre bruit. Mais c’est une odeur pestilentielle qui la guida jusque derrière un rocher, où elle découvrit deux narsgals prêts à violenter une jeune fille à la belle toison dorée.
            Les narsgals étaient de viles créatures, sales et puantes. Elles possédaient la bipédie permanente de l’humain, la musculature de l’ours, la tête et la peau du lézard, et le rudiment d’un langage – qui tenait plus de grognements. Bêtes souterraines, les narsgals possédaient un dédale de galeries traversant tous les royaumes. Mais, toujours à la recherche de chair fraîche – quelle qu’en soit l’utilisation – ils préféraient souvent fouler les terres à la surface.
            Face à deux monstres mesurant près de deux mètres, la frêle Naïa n’avait apparemment aucune chance. Mais heureusement, les narsgals n’étaient pas doté d’une perception hors pair.
            Naïa lançe Opale au galop. Sort l’épée du fourreau. Une seconde après, une tête git sur le sol. Le monstre reptilien n’avait même pas eu le temps d’apercevoir la cavalière que ses yeux fixaient déjà le ciel. L’autre narsgal comprend enfin qu'un danger le guettait. Il se met alors en position d’attaque : campé sur ces deux pattes aux cuisses puissantes. Il donne l’impulsion. La femme empoigne fermement son arme. Le narsgal arrive de plein fouet sur la cavalière. Ils tombent tout deux, plus aucun mouvement.
La fille en détresse était sur le point de fuir, mais fut retenue par un gémissement. Le narsgal bougeait.
-          Aaaaaaaaah !
-          N’ait pas peur, la bête est morte. Viens plutôt m’aider à le soulever.
C’était notre brave Naïa qui, le souffle coupé, lançait cet appel.
 
            Au bout d’une bonne dizaine de minutes, et maints efforts, les deux femmes arrivèrent à faire rouler le narsgal. Avec ses petits yeux injectés de sang et sa gueule ouverte sur une grosse rangée de crocs il ne semblait pas moins effrayant une épée à travers le corps. Naïa se releva, et ravalant son dégoût, tira son arme de la cage thoracique. La chair dure du narsgal opposant une forte résistance, la jeune fille fut obligée de pousser la carcasse avec son pied. Enfin, l'épée sortit, avec un bruit de succion tout à fait charmant, engluée dans une sorte de liquide brun à l'odeur insupportable.
S'écartant, le front suintant de sueur, Naïa demanda :
-          Vous n’avez rien ?
-          Euh… non…Oh merci vous m’avez sauvée ! S’écria la jeune blonde se jetant au cou de son héroïne qui elle resta stoïque. Je n’ai jamais vu une femme mener l’épée avec tant de dextérité !
-          C’est bon. Voila c’est fini. Fit l’intéressée d’un ton hésitant en tentant une petite tape sur l’épaule.
La jeune fille ouvrit grand les yeux, car Naïa descendue de son cheval, se retrouvait avec la grâce de Sycorax (le dieu de la gaucherie). Elle portait un pantalon vert foncé sans aucune décoration, mais d’une qualité incontestable. Elle avait un chemisier noir possédant un col et des manchettes de couleur vert-pomme. Sa tenue semblait sobre et raffinée à la fois. La fille se demanda à quelle classe sociale appartenait sa sauveuse. Mais ses cheveux si flamboyants, si captivants…
-          …Merci, ma dame, je suis votre obligée…esquissant une révérence.
-          Je m’appel Naïa. Pas besoin de me remercier, dit-elle avec désinvolture, je n’ai fait que mon devoir.
La belle bredouilla :
-          Mer…merci dame Naïa. Si un jour vous avez une quelconque nécessité, j’habite l'auberge d'Hamfeust… Je suis Gwénaël…Encore merci.
Et elle reparti en courant sans un regard en arrière.
 
***
 
Le soleil s’évanouissait à l’horizon, lézardant le ciel de jolis orangés, il était temps de retourner dans sa demeure.
Naïa vivait seule avec sa petite sœur, Himé, en bordure du village d’Avest, dans une petite maisonnette composée d'une pièce. Un rideau servait de séparation : d'un côté le foyer, de l'autre la chambre. Les deux jeunes filles étaient loin d’être appréciées au village, elles étaient plutôt détestées – pourquoi ? Parce que les gens ont toujours peur de ce qu’ils ne comprennent pas. Et quand deux enfants échappant à un terrible sort alors que toute leur famille est morte, c’est ce qu’on peut appeler une chose inexpliquée.
 
            Naïa était forgeron. Depuis l’âge de 13 ans, elle cherchait éperdument une formation, afin de pouvoir subvenir à ses besoins et à ceux de sa sœur. Même si la gentillesse de leur famille d’accueil était réelle, Naïa savait que les villageois ne les accepteraient pas indéfiniment.
On les disait sorcières ou porteuses de mort, ce qui ne l’aidait pas à trouver un maître.
            Un jour qu’elle rentrait chez elle, Naïa fit un détour qui l’emmena à la forge. Elle fut admirative de cet endroit. Elle posa ces yeux sur les flammes dansantes, et écouta le bruit du métal chaud frappé avec force et précision, et sentit l’odeur…
-          Pourquoi me regardes-tu comme ça ?
Le forgeron, intrigué par la fillette l’observant depuis déjà une demi-heure, c’était approché tandis qu’elle se laissait hypnotiser par le feu. Il était grand, presque deux mètres, possédait des yeux noisette et une peau rasée de près. Il enleva le tissu mouillé qu'il avait sur la tête, révélant alors des cheveux noirs bouclés qui lui arrivaient aux épaules.
-          Euh… Désolée m’sieur ! Je ne vous regardais pas… je… c’est juste que…
Elle devint rouge, tel l’épée dans le feu quelques mètres plus loin.
-          C’est bon ! fit l’homme sa voix grondant comme le tonnerre. Tu crois que je ne remarque pas le manège que vous faites toi et les autres enfants ?! Vous venez ici vous moquer de moi ! Où sont donc les autres ? Ils ont trop peur pour se montrer ?! il jeta un coup d’œil sur les environs. Bien cachés en plus… Rapportant son attention sur Naïa : Et toi ? Que fais-tu si près de ma forge ? N’as-tu pas entendu que je mangeais la délicieuse chair des bambins ?! Tu vas le regretter ma petite !
Il la souleva d’une main par le col et la projeta loin dans une meule de foin.
-          Et que je ne te reprenne pas à traîner dans le coin sinon on ne retrouvera même pas tes os calcinés dans les feux de mon âtre !
Naïa ne demanda pas son reste et courut se réfugier chez elle. Quand elle fut arrivée elle s’assit sur le banc à l’extérieur de la maison pour reprendre ses esprits. Maintenant elle se rappelait pourquoi les gens évitaient la forge : le forgeron était un géant ! Bien connu pour son cannibalisme juvénile.
 
             Le lendemain Naïa avait bien réfléchit. On la disait sorcière pourtant elle n’en était pas une. On disait le forgeron géant, mais peut-être avait-il juste quelques centimètres (beaucoup certes) de plus ? La petite Naïa hésitait à retourner à la forge. Si tout cela était vrai elle se ferait dévorer !
En marchant de long en large près de la maison elle ne savait que faire. Si cet homme était humain, pourquoi se comporter ainsi ? Mais en y pensant, il était arrivé à Naïa d’utiliser la rumeur l’accusant de sorcellerie pour maudire quelques enfants-ennemis s’enfuyant alors en courant. Après encore deux ou trois pas dans la poussière, la jeune fille stoppa net. Décidée, elle se dirigea vers le cellier pour trouver ce dont elle avait besoin.
C’est avec un air triomphant qu’elle le découvrit. Elle l’enveloppa dans un mouchoir et partit en direction de la forge. Avec ce qu’elle avait pris, s’il se révélait être un géant, il ne lui ferait aucun mal.
 
            Arrivée tout près elle ralentit le pas. Cherchant du regard la masse monstrueuse, elle fit le tour de la baraque. Quand elle se retrouva devant le côté dépourvu de murs elle l’aperçut enfin. D’abord elle eut un mouvement de recul, puis prenant son courage à deux mains elle dit :
-          Bonjour.
Le géant ne l’entendit pas, ou faisait il semblant ? Elle reprit plus fort :
-          Bonjour !
Il se retourna alors. Lorsque ces yeux se posèrent sur Naïa, il en devint rouge de colère.
-          Encore toi ?! Fit-il en posant son travail et en avançant vers l’endroit où se tenait la jeune fille. Je t’avais dit quelque chose me semble-t-il ?!
-          Peut-être, mais moi je n’ai pas eu le temps de vous parler. Donc je …
-          Tu ?! Il fit de grands mouvements et un pas qui obligea Naïa à reculer. Tu crois que je n’ai que ça à faire ? écouter les petites gosses ?
 Il la souleva alors de terre et la jeta dans la paille comme à la veille. Cette fois, il crut bon d’insister en ajoutant quelques gros yeux menaçants lancés de très près. Naïa commença à fouiller frénétiquement dans sa poche sans quitter le regard du géant. Elle fut soulagée quand elle mit la main sur son arme secrète. Elle la brandit sous le nez de son adversaire avec l’air hautain d’une victoire arrachée par surprise. Le forgeron regarda d’abord étonné la petite chose qui se tenait à dix centimètres de lui, puis recula le visage sévère.
-          Que veux-tu ? demanda-t-il.
-          Que vous m’écoutiez !
-          Je t’écoute. Alors ?
-          Bon voilà. J’ai réfléchis. Commença Naïa.
-          C’est bien. Maintenant pourrais-tu aller réfléchir ailleurs ?
-          Non ! laissez-moi parler. J’ai réfléchis. Je me suis demandée si vous étiez vraiment un géant ou si c’n’était pas vrai et que les gens disaient des choses fausses. Parce que je sais que les gens mentent et croient des trucs qui ne sont pas vrais. Moi ils disent que je suis une sorcière et puis c’est même pas la vérité. Alors pt’être que vous c’est pareil. Mais j’en n’étais pas sûre, c’est pourquoi je suis venue avec ça. Elle agita sa main.
-          Une souris ?
-          Bah voui ! parce que tout le monde sait que les géants ils ont trop peur des souris. Pas vrai ?
-          Tu es venue juste pour savoir si j’étais géant ou pas ?
-          Non ! d’abord laisse-moi parler ! Enfin… Laissez-moi parler s’il vous plaît. Je cherche un maître. Je sais que vous n’avez pas d’apprenti donc je me disais… Enfin, soit vous êtes un humain et vous devez avoir besoin de quelqu’un pour vous aider à faire tout ça, soit vous êtes un géant et grâce à ça (Elle agita encore le rongeur qui se tortillait dans tout les sens en espérant vainement pouvoir s’enfuir) je vous obligerais à m’apprendre tout vos machins.
Il y eut un grand silence. Puis le forgeron se baissa. Naïa tendit le bras pour se protéger avec sa souris.
-          Tu crois vraiment que les géants ont peur de cela ?
Il prit alors le petit mammifère et le porta à ses lèvres afin d’y déposer un énorme baiser avant de la relâcher. Voyant Naïa effrayée dans la botte de paille, ses yeux se mirent à briller et il éclata de rire. Entre deux éclats il articula :
-          Comment t'appelles-tu ?
-          Naïa. Fit-elle ne sachant pas si elle devait rire ou pleurer.
-          Moi c’est Hakrid. Et je suis enchanté de voir qu’il y a encore des gens qui réfléchissent. Il essuya les larmes qui étaient apparues tellement il avait rit, mais garda son large sourire. Naïa je suis fier d’être ton nouveau maître.
Il lui tendit la main. Naïa la saisie et après quelques secondes où elle put vérifier qu’il ne la mangerait pas elle eut elle aussi un grand sourire.
-          Chouette !
-          Comme tu dis. Aller viens, je vais te montrer deux trois trucs dès aujourd’hui si tu veux bien.
-          Ça me ferait beaucoup plaisir m’sieur.
-          Appelle-moi Hakrid. Dit-il en se retournant vers la forge où il entraina Naïa.
-          D’accord. Dis … euh… Hakrid. Le coup de la botte de foin si tu le fais à chaque fois après ça fait plus peur.
-          Tu as raison il va falloir que je me diversifie. Tu as des idées ?
-          Oh oui. Fit-elle avec un énorme sourire.
Leurs regards se croisèrent et ils finirent de marcher vers le bâtiment en éclatant de rire.
 
***
 
Naïa arrivait en bordure de sa maison, et aperçut Himé sur le perron. Sa sœur avait choisi le métier de couturière – cela expliquait la tenue raffinée de Naïa, celle d'aujourd'hui était son cadeau d'anniversaire. Elle était plutôt douée. Elle confectionnait des robes, des tuniques, des poupées de chiffons…Elle aidait parfois Naïa quand celle-ci, à de rares occasions, devait fabriquer des cottes de mailles ou des armures légères.
Malheureusement, l’une comme l’autre, devaient s’exiler pour vendre leurs marchandises dans des villages assez lointains, car les gens ne souhaitaient pas acheter les objets créés par des sorcières. C'est bien parce que Naïa faisait un véritable travail d'orfèvre, qu'elle arrivait à vendre régulièrement ses outils et armes. Les quelques habitués qu'elle possédait ne lui jetaient même pas un coup d'œil ni à la commande et ni à la livraison. Naïa pensait fortement que si elle avait été "normal", elle travaillerait déjà pour les chevaliers du Regaï.
Une fois par mois, les deux sœurs partaient sur les routes, en destination de grands marchés où elles passeraient inaperçue. Elles n’y retournaient jamais deux fois de suite pour mieux se faire oublier.
 
            Naïa descendit d’Opale et l’accompagna au champ. C'était une jeune femme élancée et musclée. Ces boucles rousses lui frôlaient légèrement les épaules. Un petit nez, des taches de rousseur et de beaux yeux verts formaient son joli visage, tendre et dur à la fois.
Revenant vers sa petite sœur, elle remarqua que celle-ci avait des bleus.
-          Himé ! Mais que t’est-il arrivé ?! Regarde dans quel état tu es !!
Himé toisa sa sœur qui possédait bien plus de traces de coups, et dont les vêtements étaient couverts de poussière.
-          Et toi ? As-tu vu tes habits ? Et tes cheveux pleins de terre ? Que t’es t’il arriver ?
Lança-t-elle avec un sourire honteux, espérant qu’elle n’aurait pas à répondre aux questions de sa sœur.
-          J’ai combattu deux Narsgals! Cette pourriture envahit de plus en plus nos terres c’est intolérable ! Que font les chevaliers du Regaï ?! Ne sont ils pas là pour maintenir la paix du royaume ?! Non, encore dans les tavernes à se soûler ! Tous des bons à rien ! Ils laissent le pays sous le joug des Narsgals et les filles dans leurs mains ! … Mais dis donc toi ! N’essayerais tu pas de changer de conversation ? Dis-moi as-tu aussi mené bataille contre d’ignobles lézards ?
-          Non…
-          Contre qui alors ? demanda-t-elle froidement, obligeant Himé à répondre.
-          Mais ne t’inquiète pas pour si peu, c’est juste quelques bleus, ils disparaîtront rapidement. Les enfants peuvent bien s’amuser…
-          Quoi !? Ils s’amusaient à te jeter des cailloux ou quoi ?! S’indigna Naïa.
-          Mais…non… Ils ne l’ont pas fait exprès…
-          Himé! Regarde-moi, ma chérie. Il faut que tu arrêtes de te laisser faire comme ça. Tu ne leur a rien fait ! Ils n’ont pas le droit de te traiter de cette manière !
-          Oh! Naïa! Il faut les comprendre. Ils ont peur de nous parce qu’ils croient qu’on est des sorcières…
-          Mais c’est faux !!! Nous ne sommes pas des sorcières ! As-tu déjà fais tombé l’eau du ciel ?! M’as-tu vu ensorceler un de mes clients pour qu’il paye enfin le prix que méritent mes travaux ?! Est-ce que j’ai déjà incendié une personne d’un seul coup d’œil parce qu’elle t’avait fait du mal ?! Les dieux savent que j’en ai eu envie ! Avons-nous fait tout cela Himé ?! NON ! Nous ne sommes pas des sorcières et ce n’est pas normal qu’on nous traite ainsi ! Quand tu feras apparaître des pièces d’or, là, oui, tu pourras te faire lapider sans rien dire ! Mais pour l’instant je ne veux plus entendre ce genre de chose ! C’est à cause des gens qui pensent ça que nous devons mener cette vie là ! C'est comprit ?!
-          …Oui… Je suis désolée… Répondit Himé d’une voix sanglotante.
-          Ce n’est pas ta faute ! De toute façon on vit ici depuis trois ans, c’est déjà trop long… Dès que la belle saison reviendra nous partirons, encore. Ça fait seulement trois cycles à tenir. Alors jusque-là tu me feras le plaisir de mettre dehors tous ceux qui poseront un pied sur notre propriété.
-          Oui… Tu sais, si on avait un chien il pourrait garder la maison…
-          Oh non ! Himé ! On ne va pas recommencer ! J’ai dit que je n’aimais pas ces bêtes…
-          S’il te plaie ! Je suis sûr que si on en adoptait un tu tomberais rapidement amoureuse de lui…
-          Bon on verra. Pour l’instant il faut préparer les affaires pour Xoak. Répliqua Naïa espérant que cela arrêterait la conversation.
-          Tu as raison. On part ce soir ou demain matin ?
-          J’ai des petits trucs à faire ce soir, on partira à l’aube.
 
Naïa se saisit d'un chiffon et d'huile d'Ortika afin de nettoyer son épée. Cette lame à une main, d’une légèreté stupéfiante, était l’œuvre d'Hakrid. Il lui offrit le jour de son anniversaire, c’était la première fois qu’elle recevait un cadeau (autre que ceux de sa sœur). Cela l’avait énormément touché, et chaque fois qu’elle s’occupait de cette arme la nostalgie l’emportait. Elle aurait aimé rester à Kolbec, mais Griouk (dieu des choses qu’on ne veut pas) la maudissait sûrement.
La poignée torsadée, comportait de fines gravures. Naïa s’étonnait toujours que les mains si grosses de cet homme aient pu réaliser des choses aussi minutieuses. La lame était d’une beauté simple mais époustouflante. Quand Naïa maniait cette épée elle se sentait libre et forte, et ne se souvenait plus des injustices du monde.
            Cette arme, si élégante, elle ne l'avait nommé Torsade. L’épée Torsade : une arme, une clé, une tombe…
 
***
 
            Le jour se levait à peine, la nature s’éveillait de sa torpeur nocturne, prisonnière du givre matinal habituel au mois Blanc. Pourtant deux jeunes femmes sillonnaient la route depuis une heure déjà.
            Opale avançait vaillamment, à travers le brouillard, menée par Naïa. Himé dormait dans le chariot, entourée des vêtements et des objets à vendre. Elle avait les cheveux blonds, d’une raideur à toutes épreuves. Son corps frêle était élancé, et la couleur de ses yeux rappelait le vert profond d’une forêt encore vierge de la folie des hommes. Endormie elle semblait si fragile… Naïa l’avait toujours protégé, et ça depuis le jour où leurs parents avaient disparu.
 
C’était un jour noir, l’orage guettait et la menace planait sur des lieux à la ronde. Depuis un mois, des villages entiers avaient été brûlés par des créatures inconnues : ni des Narsgals, ni des Arkas. Des bêtes beaucoup plus viles et plus monstrueuses, mais aucune description n’était connue, car, qui les voyait d’assez près mourrait, son corps retrouvé dans des états indicibles…
Mais aujourd’hui était un jour de fête à Kalak.
-          Que vous êtes belles mes chéries ! La mère des deux petites filles était fière de voir ses enfants dans les jolies robes qu’elle avait elle-même confectionnées.
-          Tu sais maman, dit une petite Naïa pleine de fougue, je la garderais toujours sur moi !
-          Si tu veux mon amour, mais pour cela tu ne devras pas l’abîmer.
-          Oui maman. Je serai une petite fille sage comme tu le veux tout le temps !
-          Ecoute-moi bien. La jolie femme blonde se mit au niveau de sa fille. Je veux que tu veilles sur ta sœur, d’accord ? Quoi qu’il arrive, reste avec elle et ne la laisse pas toute seule, tu as compris ?
-          Oui maman ! Regardant sa sœur : tu as compris toi aussi Himé ? Tu restes avec moi et tu es sage.
Pour toute réponse la petite Himé mit les doigts dans sa bouche et regarda sa maman.
-          Je suis sûre que ça ira mes rainettes. Elle déposa un baiser sur le front de ses batraciens. Je vous aime fort fort fort…
Un homme, aux cheveux noirs en bataille, fit irruption dans la maison.
-          Aller mes chéries ! C’est l’heure de partir. Je ne voudrais pas être en retard au mariage de mon frère… Oh ! Mais comme je suis gâté ! J’ai avec moi les trois plus jolies femmes du village !
Il embrassa sa compagne, pris Himé dans ses bras, et Naïa par la main. Cette magnifique famille sortit alors dans le monde extérieur où des dangers insoupçonnables guettaient…
Au centre du village la fête commençait. Une trentaine de personnes se rassemblaient déjà autour d’un grand buffet. La mariée portait une jolie robe droite recouverte de dentelles, une ceinture argentée marquait sa taille. Elle possédait un profond décolleté, ce qui rendait jaloux les hommes, agrémenté d’une vraie perle grise, ce que toutes les femmes lui enviaient. Un sourire radieux ajoutait la touche finale à cette vision féerique…
-          Oh maman qu’elle est belle la robe de la mariée ! Un jour moi aussi j’en aurais une comme ça ? Elle est trop belle !
-          Dommage que cela ne dure pas… fit la mère, perdue dans ses pensées.
-          Pourquoi maman ? Pourquoi ? dis maman ? Questionna étonnée, la petite fille.
-          Chut, ma rainette, ce n’est pas le moment. Allez jouer toi et ta sœur, et surtout n’oubli pas ce que je t’ai dit…
-          Je reste avec Himé, oui maman.
-          Qu’est-ce que j’ai de la chance d’avoir des filles si obéissantes et gentilles. Elle embrassa chacun de ses anges avant que ceux-ci ne s’envolent loin d’elle pour toujours.
La petite Naïa, candide, partit jouer, profitant du soleil qui revenait. Elle retrouva les autres enfants près du ruisseau, ils s’amusèrent à faire le plus gros "plouf " avec les plus gros cailloux que leurs frêles mains pouvaient porter.
            Soudain les nuages réapparaissent et Naïa lève les yeux, mais ce ne sont pas des nuages… Des grognements sourds s’élèvent de tous cotés. Naïa saisit la main d’Himé et cours rejoindre sa mère, trop tard. Des cris, des bruits sordides : de sang qui gicle, d’os qui craquent, de lames qui tranchent, emplissent l’atmosphère. Rester avec Himé. Odeur de mort, vision d’horreur. Ne pas lâcher sa main. Course éhontée, robe ensanglantée. Les deux sœurs entrent dans leur maison. La porte se referme sur le cauchemar. Le répit est court. Les grondements. Les pleurs. Les flammes. La chaleur. La peur. Le feu. Solitude…
-          MAMAN !!!
Silence…
Matis, paysan, partit comme tous les dimanches dans la forêt à la recherche d’un quelconque gibier, seule viande de la semaine. Mais aujourd’hui il ne trouva que deux petites créatures. Ce ne n’était pas des renards, mais des petites filles. Les enfants étaient âgés de 6 et 3 ans et n’avaient apparemment rien mangé depuis quelques jours. Il les adopta avec sa femme. Ce couple vivait à Kolbec, ils étaient de simples paysans et possédaient un petit troupeau de milkas – animal quadrupède possédant une fourrure abondante, à la teinte violette, et de grosses mamelles gorgées de lait. Ils n’arrivaient pas à avoir d’enfants, et furent donc heureux d’accueillir ces deux filles. Mais malheureusement le bonheur ne dura pas, car…
 
***
 
-          Naïa!...Naïa ?!
-          Euh…oui quoi ?
-          Il y a des gens sur la route, regarde !
Himé montra du doigt un chevalier vêtu de beaux habits bleu roi, et son écuyer, qui barraient le chemin – je m'excuse auprès des lecteurs impatients de connaître la suite des pensées de Naïa, mais ce n'est pas de ma faute si cette route est fréquentée ! Prenez-vous en à Griouk ou à Stabilo (dieu des choses immobiles ou immuables).
-          J'ai l'impression qu'ils ont des problèmes…
-          …Mais mon bon ami, interpella le chevalier, comment voulez-vous trouver La-Tour-Qui-Gratte-Le-Ciel si vous perdez le plan !?
-          Désolé messire, je ne suis qu'un benêt ! Pardonnez-moi ! Je…
-          Chut…Il suffit ! Regarde ce que le vent nous amène…
            Le cavalier à la chevelure noire de jais, ramenée en catogan, et aux yeux bleu océan, s'approcha de Naïa avec toute l'élégance dont il était capable.
-          Et bien, que viennent faire de si belles demoiselles si tôt sur les routes ? Demanda-t-il, d'une voix grave et enjôleuse.
-          Et qu'est-ce qu'un noble tel que vous vient faire dans cet endroit désert ? Rétorqua Naïa, pour indiquer qu'elle n'avait pas l'intention de répondre.
-          Bien sûr… je suis désolé, je ne me suis pas présenté ! Quelle impolitesse ! Je me nomme Sire Holric De Richter. Je suis en périple avec mon fidèle camarade : Vik', le dit camarade fit une révérence burlesque qui arracha un sourire à Himé et un regard réprobateur à Naïa. Le but de mon aventure est de trouver ma future femme pour que nous nous mariassions et eussions beaucoup d'enfants…
-          Ah bon ?! S'étonna Naïa. Et pourquoi allez-vous en voyage pour la trouver ? Je suis sûre qu'une multitude de femmes se presse déjà devant votre château…
-          Blasphème ! S'écria Vik', reprenant du même coup son sérieux.
Le chevalier fit signe à son écuyer de se calmer, et avec un grand sourire, expliqua à ces deux créatures ignorantes les belles qualités qu’il possédait :
-          Non, charmante fille, je ne m'abaisserai pas à de telles facilités. Voyez-vous, je suis un ardant défenseur d’Ouhsabrul, dieu des sauveurs de demoiselles en détresse retenues par un dragon ou deux. Mais peut-être pourriez-vous m'aider ! Ne seriez-vous pas prisonnière d'un lézard volant par hasard ?
-          Euh… non je ne crois pas. Répondit Naïa, se demandant si le chevalier se moquait d'elle.
-          Saperlipopette ! Il faudra donc que je trouve cette tour !
-          Pardonnez-moi messire, demanda Himé, mais qu'est-ce que cette Tour-Qui-Chatouille-Le-Ciel ?
-          Elle ne chatouille pas, elle gratte ! Petite endormie ! Dit-il comme si un blasphème avait encore été prononcé. Elle abrite la plus belle des princesses, retenue par le plus horrible des dragons, et cette tour est tellement haute qu'elle touche le ciel ! Et moi j'irai sauver la damoiselle en détresse, car je suis un valeureux héros !
-          Ça pour sûr monseigneur ! Renchérit son écuyer.
-          Je n'en doute pas un seul instant, répondit Naïa affligée par une telle bêtise. Maintenant excusez-nous mais nous voudrions passer…
-          Oui bien entendu. Au revoir belles dames, et si un jour vous êtes en détresse appelez moi !
Naïa et Himé s'éloignèrent, accompagnées par les remontrances du chevalier De Richter :
-          Vik' qu'allons nous faire ? A cause de toi tout est perdu !
-          Moi je propose d'aller à droite…
-          Mais qu'en sais-tu ? Tu veux me perdre et m'empêcher de sauver ma princesse?! Explosa Sire Holric.
-          Non je veux juste…
-          Maintenant ça suffit ! Je vais décider moi-même ! Un héros ne peut se tromper ! Hmm… Nous irons à droite !
-          Mais…
-          Tu as assez fait de sottises Vik' ! Tais-toi !
 
***
 
Le village de Xoak, tenait plutôt de la ville. Il y avait environ deux mille habitants, et, étant sur un axe routier très fréquenté, à peu près le même nombre de voyageurs.
D'ailleurs Naïa n'avait pas choisi cette ville par hasard. Les gens étant habitués à voir beaucoup de nouveaux visages, ils ne se rappelaient que rarement des voyageurs …
            La cité était entourée de murailles, vestiges de la forteresse qu'avait été jadis Xoak. Entrant par la porte Est, Naïa y vit trois Chevaliers du Regaï. Ces hommes d'armes devaient protéger le royaume des intrusions extérieures, mais aussi garder la paix et le calme à l'intérieur des frontières. Ils étaient dirigés par le ministre de la garde, lui-même sous les ordres du souverain : le Roi Logaï. Pourtant Naïa ne les portait pas en estime, et fut confortée dans sa pensée en voyant ces trois chevaliers dans la cité:
-          Pfut… Bien tranquilles derrière leurs murs, lança-t-elle à Himé, jamais ils ne se risqueraient au dehors, ils pourraient être blessés !
 
Le marché était bondé. Les deux sœurs passaient une journée plutôt agréable, quand un homme d’environ 1m80 avec une largeur d’armoire à glace, les cheveux coupés courts et l'air imperturbable, s’avança vers l’étalage. Il examina les quelques armes mais son attention se porta particulièrement sur la seule hache du lot. Il la pesa, la jaugea l’analysa sous toutes les coutures.
-          Puis-je vous aider ?
-          Quel est le nom du forgeron qui a confectionné cette arme ? Grommela-t-il. Je ne me souviens pas d'en avoir vu de telles…
-          Moi-même ! Je me présente Naïa Sendo! Elle tendit la main, mais aucune autre ne la saisit.
-          Je vois… Je comprends maintenant pourquoi elles sont toutes si légères, ce sont des armes de femmes, si cela peut se concevoir…
-          Pas du tout ! La légèreté confère plus de liberté de mouvements, plus de précision et…
-          Je briserai la lame au premier coup !
-          Ne sous estimez pas cet acier qui est d’une très grande résistance. Mais si vous êtes plutôt du genre lourdaud, c'est une massue qu'il vous faut. Cela demande moins de matière grise pour la manier.   
L'homme, d'abord surpris par le cran de la jeune femme, se ressaisit très rapidement. Il regarda autour de lui. Le marché bondé, produisait un bruit ahurissant. Personne ne ferait attention à eux. Il s'approcha donc de l’insolente :
-          Tu as quelque chose contre ma façon de me battre ?
            Elle s'approcha elle aussi :
-          Vous me fait penser aux narsgals, tout dans les muscles pour un cerveau pas plus gros qu'une cacahouète !
Une main saisie le cou de Naïa.
-          Petite présomptueuse, tu sais ce que j'ai fais à la dernière salope dans ton genre ? Il colla sa bouche à l'haleine putride contre la douce oreille de la jeune fille, prêt à lui murmurer des choses que Naïa ne voudrait pas entendre.
-          Et vous ! Que faite faites-vous ?! Un chevalier du Regaï, vêtu de son uniforme rouge frappé d'un cheval et d'un serpent vert entrelacé entrelacés, s'avança avec deux compagnons. Que ce passe-t-il ici ?
-          Rien de bien grave. Répondit l'intéressé en lâchant le cou de la jeune fille. Juste… une petite étreinte amicale… pour… Regardant autour de lui : sceller la vente de cette hache !
Les trois cavaliers portèrent leur regard sur Naïa :
-          Est-ce bien cela mademoiselle ?
-          Euh…oui c'est ça. Il n'y pas de problèmes.
-          Vous êtes sûre ? Demanda-t-il d'un air incrédule.
-          Puisqu'on vous dit qu'il n'y a pas de soucis, vous pouvez partir. Répondit l’homme un rictus aux lèvres.
Jetant un dernier regard sur les deux protagonistes, ils partirent pas vraiment convaincus. Naïa attendit qu'ils soient à bonne distance pour lancer :
-          Bon et bien vous me devez 50 pièces d'argent.
-          Quoi ? Vous rigolez votre hache en vaut à peine 30 !!! S'exclama l'homme.
-          A vrai dire je pensais la vendre à 25, mais les gardes sont encore à portée de voix et des témoins me soutiennent. Tournant la tête vers Himé. Mais si les geôles vous amusent…
-          J'espère pour toi que tu ne recroiseras jamais mon chemin, car ta hache se transformera en un tout autre objet… Tiens ! voilà tes pièces ! Il balança une bourse pleine et s’en alla l’air méchant. Les gens ne se firent pas prier pour s’écarter à son passage.
-          Quel homme vulgaire ! Fit Himé qui avait suivit la scène sans oser s'interposer.
-          C'est un barbare sans cervelle !
-          Que faire ? Je suis sûre qu'il ne va pas en rester là…
-          On est obligées de partir ce soir, mais avec les 50 pièces d'argent cela nous suffit amplement !
Après cet incident, qui pouvait être considéré comme une aubaine, il ne se passa rien de désagréable dans la journée – sauf l'évasion d'une chèvre qui voulu manger une robe verte de Himé.
            Le soir venu, les deux jeunes filles se pressèrent pour partir, et firent très attention à ne pas se faire remarquer.
Le chemin du retour paru plus long car Naïa et Himé étaient fatiguées du jour passé. Leurs oreilles bourdonnaient encore de l'exposition prolongée aux braillements des passants. Il faisait nuit quand elles arrivèrent chez elles. Et sans un mot les deux femmes s'abandonnèrent dans les bras de Rompshitt (je ne crois pas utile de vous préciser quel est le rôle de ce dieu, non ?).
 
***
 
             Dès que les premiers rayons de soleil caressèrent la joue de Naïa, celle-ci s'éveilla, s'étira, et eu l'irrésistible envie de partir sur le dos d'Opale, afin, comme à son habitude, de sillonner les plaines du Regaï.
Elle se leva, jeta un coup d'œil à l'autre bout de la petite chambre, là où dormait sa sœur, s'approcha du lit et déposa un baiser sur le front (seule partie du corps qui dépassait des couvertures).
-          Mmmmmhh… Himé s'emmitoufla encore plus sous ses couettes.
-          Je vais dans les plaines, je rentre vers la fin de l’après-midi.
Elle sortit dans le froid mordant de l'hiver, alla se soulager près du bois et pris un seau d'eau dans le ruisseau. Pendant que l'eau chauffait, elle choisit ses habits les plus chauds. Quand le liquide fut tiède elle emporta la casserole dehors et en aspergea son corps nu, frissonnante, elle rentra à l'intérieur se sécha et s'habilla.
 
La journée était idéale pour une balade, il faisait froid, mais le soleil illuminait le paysage.
Naïa partit au galop ! Le vent glacé lui fouettait le visage, lui chuchotait des mots doux au creux de l'oreille. Le matin était calme elle ne croisa pas une seule âme qui vive.
            Elle se rendit dans un de ses endroits préférés : une petite cascade dans la forêt de Lowel. C'était un lieu magnifique. Si les fées existaient elles y auraient sûrement élues domicile. En plein cœur de la forêt luxuriante, la cascade se cachait derrière un gros rocher, et Naïa avait toujours l'impression d'arriver dans un jardin secret. Il y avait souvent des fleurs aux couleurs chatoyantes et quelque fois des animaux malicieux. Mais en ces temps hivernaux les feuilles étaient tombées, et le paysage s’en trouvait moins verdoyant. C'était un vrai havre de paix où tous les sens s'éveillaient.
            Arrivée près du ruisseau bouillonnant, elle descendit d'Opale et se désaltéra avec l'eau glacée qui lui brûla la gorge.
-          Ça fait du bien ! Aller, toi aussi Opale, n'aie pas peur voyons !
La jument s'approcha méfiante, elle y trempa les lèvres, quand une grenouille en sortit coassant, la toisa de ses yeux bleus et lui sauta entre les pattes ! Opale se cabra.
-          Ah ah ah !!! Tu n'as pas peur des narsgals mais des grenouilles si !
Naïa pris sa fidèle compagne par l'encolure pour la rassurer, comme elle se sentait bien ici… Elle se sentait libre et épanouie. Fermant les yeux, elle se laissa bercer par le clapotis de l’eau et apaiser par la chaleur de sa compagne. Elle sortit la brosse de son sac, et entreprit d’étrier Opale, afin de lui faire partager sa joie sereine du moment. Si cela avait été possible, Naïa aurait voulu rester là pour toujours. Mais bien sûr, il manquait quelqu’un : sa sœur. La femme la plus gentille qu’elle connaisse. La dernière et unique personne qui comptait à ses yeux et veillait sur elle.      
            Après cette pause, Naïa sauta sur le dos de son amie et repartit au galop vers d'autres endroits merveilleux…
           
            Après encore plusieurs heures d'escapade, Naïa pris le chemin du retour, libérée de tout poids, sereine.
C'est avec le sourire qu'elle traversa les prés. Mais arrivée en vue de sa maison, elle sentit comme une lame incandescente lui transpercer le ventre… Un gros nuage de fumée polluait l’air.
Naïa claqua les flans d’Opale plus que de nécessaire, pour qu’elle aille au triple galop, espérant… Le feu qui devait brûler là-haut, brûlait tout son corps, et son cœur… Mais parvenue à quelques mètres, ces pires craintes lui brûlèrent les yeux. Du chaume il ne restait plus rien, et les murs étaient à moitié effondrés, Naïa se retrouvait devant le squelette de sa maison se consumant.
Qu’importe car elle vit sa raison de vivre dénudée et brûlée.
Naïa ne pense plus. Elle saute d’Opale. Cours. Le souffle coupé. Le cœur arrêté. Ses réflexes la portent jusqu’au corps agonisant de sa sœur qu’elle recouvre de son manteau.
-          Oh Naïa…par…pardonne moi…
            Ces paroles n’étaient qu’un murmure dans l’immensité de l’Univers, mais on aurait dit que celui-ci s’immobilisait afin que Himé puisse parler.
-          Non Himé, ne t’inquiète pas, tout ira bien…Tu vas voir on quittera ce village et on vivra ailleurs ce sera magnifique ! Et cette fois on prendra une maison près d’un lac comme tu en rêvais, d’accord ?
Les larmes de Naïa coulaient sur son sourire radieux, et son visage devenait arc-en-ciel, chose si belle survenant dans un moment si gris.
-          Et on pourra adopter un chien ? Tu n’as jamais voulu qu’on ait de chien…
-          Oui ma chérie. Un chien, le plus gentil et obéissant de tous.
-          Un gros chien…plein de poils !... Oh Naïa… Je n’ai rien pu…faire… Naïa je t’en pris reste avec moi ! J’ai si peur qu’ils reviennent !...
Les sanglots secouaient sa poitrine, elle avait de plus en plus de mal à reprendre son souffle.
-          Chut, ma douce. Je suis là près de toi ne craint rien… Ferme les yeux. Il n’y a que toi et moi, dans notre maison avec notre chien près du lac… Susurra Naïa à peine plus fort qu’un vol de papillon. Elle parlait, pourtant, c’était une légère mélopée qui montait dans l’air… Dis-moi comment on l’appellera ?
-          Kuri, comme la déesse des sœurs…
-          Alors tu vois, Kuri qui court dans le champ ? Tu le vois ?
-          Oui, le soleil brille et il fait chaud aujourd’hui.
-          Tu as raison c’est le printemps, tu sens la brise te caresser la joue (la main de Naïa se fit vent) et la fragrance des fleurs?… On s’allonge toutes les deux dans l’herbe et on regarde les nuages… Remarques-tu celui qui a la forme d’un lapin ?
-          Oui…Tu sais, je suis fatiguée… Je vais dormir…Tu me réveilleras dans un moment, on ira se baigner avec Kuri, d’accord ?
-          Oui.
Cette réponse fut étranglée avec la tristesse indéfinissable, dans la gorge de la femme qui, héroïne trois jours plus tôt, devenait maintenant moins qu’une âme perdue…
-          Naïa… Je t’aime…
Ces paroles accompagnèrent le dernier souffle de la belle jeune fille qui gisait à terre, entourée du cadavre de sa maison et de sa sœur meurtrie à tout jamais.
Naïa attendit quelques secondes, afin d’être sûre que sa sœur parte en paix. Et puis son amour éclata :
-          Himé !!!
Ce cri déchira l’air. Et le silence se fit, comme pour respecter cette voix emplit de désespoir rappelant la Vie. Chaque brin d’herbe stoppa son balancement, chaque être vivant retint son souffle, le vent ne devenait pas plus qu’une brise. Pendant un moment on aurait dit que le temps lui aussi c’était arrêté. Le calme avant la tempête.
-          Une sorcière de moins, murmura un des deux paysans que la fumée avait fait venir, pourvu que l’autre en crève de douleur…
-          Tu parles ! Répondit sa femme. Ces créatures n’ont aucun cœur !
L’air avait porté ses paroles sans se rendre compte de ce que ça provoquerait.
Douleur. Rage. Désolation. Haine. Un éclair de lumière jaillit, et la nuit se fait. Le soleil meurt dans ce crépuscule ensanglanté, au chant mélodieux des claquements de sabots sur la roche. C’est la fin du silence. Le temps reprend son cours.
 
 
FIN DU CHAPITRE 1
 
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